BEIDOU PHASE 3: LA CHINE AFFIRME SON POSITIONNEMENT MONDIAL

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Le 19 novembre dernier, la « constellation de base » du système de géopositionnement Beidou-3 a été achevée par le lancement de deux satellites, respectivement 42e et 43e du système. Le lancement a été effectué par un Longue Marche 3B (CZ-3B pour les intimes) depuis le centre de Xichang au sud-ouest du pays. Une fois aboutie, la constellation devrait permettre une précision de l’ordre d’un mètre voire de plusieurs décimètres, le lancement de lundi dernier permet d’ores et déjà une précision de 2,5 à 5m.

 

Une technologie duale à retombées multiples

Beidou est un système de géolocalisation ou géopositionnement. Le terme générique pour cette technologie est GNSS pour Global Navigation Satellite System, on connaît mieux sa déclinaison américaine GPS, lancée en 1995. Pourtant, la Russie a développé Glonass dès 1996, l’agence européenne ESA dispose d’un système Gallileo opérationnel depuis 2016.

Après une première phase nationale finalisée en 2003 et sa mise en opération régionale en 2012, le système de géolocalisation chinois Beidou, parfois nommé COMPASS, entre aujourd’hui dans sa troisième phase. Elle vise à en faire un système opérationnel au niveau mondial à l’horizon 2020. 2018 a été placé comme échéance pour la mise en place d’un système ‘basique’, destiné notamment à servir les économies des pays situées sur les nouvelles routes de la soie.

Concrètement, un système de géopositionnement permet de fournir à un utilisateur par l’intermédiaire d'un récepteur portable sa position sa vitesse et l'heure. Ce type de système est crucial pour ses applications militaires : guidage des tirs de missiles, positionnement des troupes et des vaisseaux. Les applications civiles sont pléthoriques, depuis les études topographiques nécessaires à la réalisation de travaux d’infrastructure aux applications sur les marchés boursiers et services financiers permises par la précision horaire. Les GNSS sont des technologies duales par excellence, Beidou répond à des objectifs aussi bien militaires que civils.

Au plan militaire, il s’agit d’abord pour la Chine d’être indépendante des signaux étrangers, notamment américains, dans le cas d’un conflit. En effet, il est toujours possible au possesseur d’un signal de navigation d’en interdire l’accès sur une zone. Dès à partir de la crise du détroit de Taiwan en 1995, il devient inacceptable pour les décideurs militaires chinois de dépendre du bon vouloir américain pour leurs tirs de missiles. La décision est donc prise de mettre en place une capacité autochtone. Beidou a remplacé les signaux GPS au sein des différentes divisions de l’Armée Populaire de Libération (APL) dans les années 2000.

Au plan civil, la Chine peut rentabiliser les investissements colossaux mobilisés pour la constellation (au moins 10 milliards USD depuis 2015) par la concession de licences payantes sur les puces de réception du signal. Tant les microconducteurs que les objets connectés constituent un domaine d’investissement prioritaire en Chine, qui espère acquérir des parts de marchés dans ces domaines. En 2016, 759 modèles de smartphones supportaient des services de navigation Beidou, soit 21% de tous les téléphones.

Bien que le business model soit encore mal défini, la Chine compte aussi vraisemblablement sur la valorisation des données par des services. Cela peut prendre la forme d’un accès payant à un signal de meilleure précision pour les professionnels, comme cela est prévu pour Gallileo. Cela peut aussi prendre la forme d’applications commercialisables, sachant que l’internationalisation des entreprises de NTIC est un objectif affiché de Xi Jinping et des nouvelles routes de la soie.

Le cadre politique international

La mise en service des fonctionnalités de Beidou pour les pays situés sur les routes de la soie est aussi un milestone symbolique. La Belt and Road initiative, stratégie de développement économique et commercial intercontinental du gouvernement Chinois dévoilée au public par Xi Jinping en 2013, fait l’effet d’une « marque » qui permet à la Chine de faire gagner de la visibilité à son programme spatial. Celui-ci est un vecteur de prestige mais aussi d’une manne économique potentielle.

Le rapprochement du programme spatial chinois avec l’initiative des nouvelles routes de la soie est fait à partir du Livre blanc sur les activités spatiales chinoises de 2016. Un "belt and road space information corridor" regroupe ainsi différentes initiatives de coopération intergouvernementale mobilisant les technologies de télécommunication, d’observation et de géolocalisation.

Sur le court terme, les politiques nationales chinoises envisagent principalement le partage des données issues de programmes nationaux existants via des ‘plateformes’ d’échange. Le fonctionnement et la portée ne sont pas clairs pour le moment, ce qui laisse à penser que la Chine définit sa politique au jour le jour.

Sur le long terme, l’objectif affiché est de se servir des données spatiales existantes pour monétiser des services en aval. Le secteur spatial chinois reste largement dominé par l’Etat, les deux entreprises autorisées à passer des contrats avec l’étranger (CGWIC et China Satcom) sont en fait des entreprises d’État dépendantes d’une méga-corporation de gouvernance publique. Il n’en reste pas moins que la Chine est inspirée par le modèle américain du Newspace. Ce phénomène, identifié dans les années 2010, fait le lien entre la montée en puissance des entreprises de l’économie digitale américaine, les GAFA, et l’utilisation et la valorisation de données spatiales par des applications.

La success story américaine a attiré l’attention des pouvoirs publics qui ont élaboré des politiques d’innovation nationale en conséquence, notamment en France et en Allemagne. De la même manière, la Chine cherche de longue date à dynamiser et internationaliser les entreprises de pointe, à plus forte mesure sous Xi Jinping. Celui-ci souhaite en effet voir dans le même temps une « montée en gamme » des productions chinoises et une internationalisation de ses entreprises. Sans remettre en cause la dirigeance par l’Etat de l’économie, les politiques nationales invitent à une plus forte ‘commercialisation’ du secteur, ainsi qu’un axe fort sur les applications.

L’annonce de la mise en place de Beidou-3 s’ancre dans un momentum très favorable : lancement récent de CFOsat, appel à projets pour des expériences sur la future CSS, mission d’exploration de la face cachée de la Lune Chang’e 4… ce alors même que Donald Trump s’est attiré l’opprobre de la communauté internationale cet été avec l’annonce d’une ‘Space force’ visiblement contraire au droit international en la matière. 

C’est un ‘coup de com’ important qui permet de mettre en valeur des aspects contradictoires du discours politique chinois vis-à-vis de la communauté internationale. C’est une démonstration de la puissance chinoise en tant que nation spatiale de premier plan dans un domaine aux implications militaires fortes. C’est aussi un moyen faire montre de sa bonne volonté à coopérer avec les pays en voie de développement sur les nouvelles routes de la soie.

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