Focus: Les femmes de la défense

Chloé Amellal est diplômée en Études Européennes du King's College de Londres & Sciences Po Paris et occupe actuellement le poste d'analyste en Défense & Sécurité au sein du cabinet Victanis Advisory Services. Passionnée des questions de défense et de géopolitique, elle est également membre de la délégation londonienne des Jeunes de l'IHEDN (Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale).

 

Commandant Gaëlle, pilote d'hélicoptère Fennec dans l'Armée de l'Air (Crédits: DICoD)

A l’occasion de cette journée internationale des droits des femmes, et alors que Florence Parly a présenté hier le Plan Mixité pour les forces armées françaises, quelle est la place réelle occupée par les femmes dans le monde de la défense en France ?

Depuis 1951, qui a vu la création d’un statut pour le personnel des cadres militaires féminins, jusqu’au Plan Mixité présenté hier, l’armée française a parcouru un long chemin en termes de féminisation. La place accordée aux femmes au sein de l’institution militaire s’est progressivement étendue, avec en 1976 Valérie André, première femme nommée au grade d’officier général, puis l’accès progressivement accordé aux femmes au sein de l’Ecole de l’Air (1977), de l’Ecole spéciale militaire de St Cyr (1983) et de l’Ecole navale (1993). Pour cette dernière, les postes dans les fusiliers commandos, au sein des sous-marins et des équipages des avions embarqués restaient néanmoins réservés aux hommes, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

S’il a été continu depuis de nombreuses années, le processus de féminisation des armées demeure un travail de longue haleine. Si l’on prend l’exemple de la Marine Nationale, ce n’est qu’en 2000 que le porte-avions Charles de Gaulle est devenu un bâtiment mixte. Quant aux sous-marins, ils représentaient le dernier bastion exclusivement réservé aux hommes jusqu’à l’an dernier, lorsque que quatre femmes ont été embarquées à bord du Vigilant, sous-marin nucléaire lanceur d’engins.

 

Trois des quatre femmes ayant rejoint l'équipage du SNLE Le Vigilant (Crédits: Mer & Marine, Vincent Groizeleau)

 

En outre, malgré l’ouverture de la filière fusiliers-commandos aux femmes en 2001, le nombre de fusiliers marins féminins reste dérisoire. Les commandos marine, unités spéciales parmi les plus sélectives des forces armées françaises, ne comptent aujourd’hui aucune femme dans leurs rangs, bien que le concours leur soit ouvert. Ce sujet, toujours de l’ordre de la fiction aujourd’hui, avait même inspiré un film, Volontaire, mettant en scène une jeune femme parvenant à entrer dans les commandos marine.

 

Etat des lieux dans les armées

On entend souvent dire que l’armée française est la quatrième armée la plus féminisée au monde. Aujourd’hui au sein du Ministère des Armées, les femmes représentent 15.5% des effectifs militaires et 38% des effectifs civils. Certains expliquent cette différence de taux par une plus grande facilité pour les femmes sous statut civil de concilier leur vie personnelle et professionnelle ou par un manque d’appétence plus prononcé pour le statut militaire.

Parmi les différents services et armées sous la direction du Ministère, le Service de Santé des armées est le plus féminisé (58% de femmes), viennent ensuite le Service du Commissariat des Armées (30%), l’Armée de l’Air (23%), la Marine (14%), et enfin l’Armée de Terre avec seulement 10%. A noter que, selon le Ministère, seuls 8% des militaires déployés en OPEX sont des femmes. S’il semble donc que celles-ci tiennent un rôle non négligeable au sein des armées, bien qu’encore minoritaire, leur présence en opération reste très limitée par rapport à celle des hommes.

 

Le Plan Mixité

Afin de pallier ces écarts, Florence Parly a confié en septembre dernier à la contre-amirale Anne de Mazieux la responsabilité d’élaborer un Plan Mixité pour l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes dans les forces armées. Il s’agissait notamment de pouvoir rendre les divers métiers des armées, qu’ils soient sous statut civil ou militaire, plus attractifs pour les femmes.

De façon plus précise, les objectifs de ce plan annoncés par la Ministre à l’Assemblée Nationale sont notamment de : « consolider l'égalité professionnelle, veiller à la conciliation entre vie familiale et engagement militaire et poursuivre la lutte contre tous les comportements sexistes".

C’est hier, à veille de la journée internationale du droit des femmes, qu’a eu lieu la présentation du Plan Mixité lors d’une conférence de presse tenue à Balard. La Ministre a annoncé trois axes d’efforts prioritaires : le premier concerne le recrutement, processus notamment essentiel pour permettre à plus de femmes d’accéder à des postes à hautes responsabilités (seuls 15% des officiers sont des femmes aujourd’hui). Le recrutement est une phase qui nécessitera un engagement du Ministère pour la promotion des métiers des armées auprès des femmes. En effet, nombre d’entre elles considèrent encore le militaire comme un domaine peu attirant et « fondamentalement masculin ». Malgré tout, ce n’est qu’en changeant la situation actuelle et en intégrant plus de femmes dans les corps d’armées que ce stéréotype du milieu masculin pourra être déconstruit durablement, et ainsi motiver encore davantage de candidatures féminines.

Le second axe prioritaire semble prendre en compte cet impératif : il se focalise sur la fidélisation du personnel militaire féminin. Autrement dit, il s’agit d’éviter que des femmes ne quittent l’institution « faute de pouvoir concilier leur évolution professionnelle avec leur vie personnelle ». Ce point est particulièrement important, puisque certaines femmes pourraient renoncer à briguer de plus hautes responsabilités, voire quitter l’armée, estimant que leur profession ne leur laisse pas suffisamment de flexibilité vis-à-vis de leur vie familiale.

Enfin le troisième axe correspond à « mettre en valeur l’image des femmes dans les armées ». Il s’agit tout d’abord de lever les appréhensions au sujet du milieu militaire, un axe de travail nécessaire pour encourager de potentielles candidates. Ce but concerne également la lutte contre toute forme de discrimination, de comportement sexiste ou violences sexuelles, avec notamment une meilleure formation du commandement pour prévenir ou gérer ces types de comportements.

Afin d’atteindre ces trois objectifs, le Plan Mixité s’articule autour de 6 mesures phares (ci-dessous).


 

Le but n’est pas ici de détailler toutes ces mesures, mais plutôt de mettre en exergue quelques points notables :

  • Afin de contrer les inégalités vestimentaires, le port des galons sera harmonisé dès 2019, lorsque des différences seront constatées pour l’uniforme du personnel féminin. En effet, le galon restait jusqu’à présent absent de la coiffe des officiers féminins de l’armée de Terre.
  • Des référents mixité seront nommés au sein des états-majors, dans les régions et dans toutes les écoles de formation.
  • Le Ministère créera une task force d’ambassadeurs et ambassadrices du recrutement, composée de jeunes officiers et sous-officiers, chargés d’aller chercher des talents féminins au-delà des lycées militaires, par exemple dans les classes préparatoires, lycées techniques et grandes écoles.
  • Les héroïnes militaires seront mises en valeur afin de permettre également au personnel féminin de s’identifier à travers les noms des parrainages de promotion ou encore les noms des cours et stages militaires.
  • La qualité de vie au travail sera améliorée, par exemple en facilitant le travail nomade ou en donnant un préavis de départ en mission bien plus en avance lorsque cela est possible, permettant une meilleure organisation et répartition du temps de travail et vie personnelle.

L’annonce de ces mesures fait également écho aux ambitions du Plan Famille lancé en Novembre 2017 et censé permettre aux militaires de mieux concilier leur vie professionnelle avec leur vie personnelle. Il semble en cela que le Ministère ait choisi une approche globale pour atteindre ses ambitions de féminisation de l’institution militaire.

En effet, et contrairement à d’autres milieux imposant des quotas de femmes minimaux afin d’assurer leur présence aux postes de direction par exemple, le modèle des armées se base pour sa part sur les principes de mérite et de compétence.

Des quotas de recrutement limitant l’embauche des femmes pour certains postes ont été supprimés en 1998, tirant définitivement un trait sur toute politique discriminative à l’embauche. D’une certaine façon, l’égalité entre soldats est aussi ce qui permet la cohésion d’un groupe, réunissant les individus à travers leur mission et non leur sexe. Il semble que le Plan Mixité compte bien s’inscrire dans cette logique-ci, en misant avant tout sur un sentiment positif des femmes vis-à-vis de leurs fonctions et de leur environnement de travail, plutôt que de miser uniquement sur des règles numériques tels les quotas dits de ‘discrimination positive’ en vigueur dans d’autres secteurs, et qui feraient ici fi d’importantes considérations telles que le bien-être au travail où l’attractivité du milieu.

 

Le monde de la défense

Le monde de la défense n’est pas seulement le monde militaire. Il concerne aussi d’autres structures telles que les entreprises, l’enseignement supérieur, mais aussi les associations.

L’idée que le monde de la défense reste un pré carré masculin est en train d’évoluer de façon significative avec les nouvelles générations. La nomination de Florence Parly au poste de Ministre des Armées, troisième femme à occuper ce poste en France après Michèle Alliot-Marie et Sylvie Goulard au début de la présidence Macron, témoigne en tout cas d’une volonté de desservir cette idée.

Il semble que cela reflète également une tendance au niveau européen, les ministres de la défense ou des armées étant également des femmes en Allemagne (Ursula Von Der Leyen), en Espagne (Margarita Robles), en Italie (Elisabetta Trenta) ou encore aux Pays-Bas (Ank Bijleveld).

Les ministres F. Parly, M. Robles et U. Von Der Leyen signent une lettre d'intention commune officialisant l'entrée de l'Espagne dans le projet d'avion de combat du futur (Crédits: Ministère des Armées)

Ces femmes prouvent par leurs fonctions que la défense est désormais un milieu qui n’est plus réservé qu’aux hommes. Et si malgré tout, certains stéréotypes ont la vie dure, les jeunes filles n’hésitent plus à se lancer dans des études liées à la défense et la sécurité. Ainsi le Master 2 « Défense et dynamiques industrielles » de l’université Paris Assas compte par exemple dans ses rangs chaque année une proportion de femmes environ égale voire supérieure à celle des hommes. Toutes les femmes sortant de ce type de formation poursuivent ensuite leur carrière dans de grands groupes de défense (Thales, Naval Group, Nexter etc.) ou encore dans le monde politique (Ministère des Armées, Assemblée Nationale), contribuant ainsi à la féminisation du milieu défense français.

Cette progressive féminisation a d’ailleurs encouragé la création d’associations telles que WIIS France (Women in International Security), ou encore « Avec les femmes de la Défense », cette dernière se donnant pour objectif de développer des réseaux féminins, mais aussi de faire progresser l’intégration et la visibilité des femmes au sein du monde de la défense et des armées.

 

Quoi qu’il en soit, le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui ne peut que témoigner d’une tendance progressive de féminisation, dans les armées et le milieu défense. S’il est vrai que ce processus reste encore trop lent, il faut espérer que les ambitions portées par les initiatives gouvernementales, les initiatives associatives, ainsi que la détermination personnelle des femmes à travailler dans ce milieu malgré les contraintes et stéréotypes, permettront à terme d’accorder aux femmes de la défense la place qui leur revient.

 

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