LA CHUTE DU FAUCON NOIR ET LA STRATÉGIE MILITAIRE

Afin de faire découvrir et partager les réflexions sur les sujets de défense et de géopolitique, Analyse Défense laisse la parole libre aux jeunes talents et chercheurs. Hugo Alexandre Queijo est diplômé de l'université Jean Moulin Lyon 3 en sécurité internationale et défense. Passionné de stratégie militaire, il s'intéresse principalement aux stratégies alternatives, aux unités spéciales et services de renseignement, et à l’appréhension humaine des conflits contemporains. Il est par ailleurs sous-officier de réserve au sein de l'Armée de terre et moniteur au tir de combat.


Il y'a 25 ans jour pour jour se terminait la bataille de Mogadiscio, immortalisée par le chef d'oeuvre de Ridley Scott, la Chute du faucon noir. Mais au delà de cette leçon de cinéma, quelles leçons stratégiques peut-on retenir de cette bataille et de son adaptation ? 

Black Hawk Dawn, Columbia Pictures, Tous droits réservés


INTRODUCTION

La chute du faucon noir, « Black Hawk Down », est un film de guerre emblématique, s’il en est. Réalisé par Ridley Scott, britannique, (Alien, Blade Runner, Gladiator, Robin des bois, Prometheus, etc), sorti en 2001, il est l’adaptation d’un livre documentaire, « Black Hawk Down : A story of Modern Warfare » de Mark Bowden. D’une réalisation impeccable, servi par un casting particulièrement riche (Josh Hartnett, Ewan McGregor, Tom Sizemore, Orlando Bloom, Tom Hardy,  Eric Bana, Kim Coates, Sam Shepard, Nikolaj Coster-Waldau, entre autres), et une une bande originale soignée (Hans Zimmer, Lisa Gerard, et même le titre d’un chanteur breton, Denez Prigent, Gortoz a ran), l’œuvre plonge le spectateur dans les combats de la bataille de Mogadiscio, qui oppose, les 3 et 4 octobre 1993, les forces américaines aux miliciens somaliens de Mohammed Farah Aïdid.

 

La bataille de Mogadiscio, connue également comme « battle of the black sea », intervient au cours de l’opération Restore Hope. Sous contrôle des Etats-Unis, elle a pour but, dans une Somalie déchirée par la guerre civile, de rétablir un acheminement minimal en denrées alimentaires, tout en favorisant une réconciliation politique. A la suite d’une série de violents affrontements entre les troupes onusiennes et les miliciens du général Mohammed Farah Aidid, les Etats-Unis envoient un groupement, dénommé Task Force Ranger. Il est composé de 450 hommes des Rangers et des forces spéciales. Le 3 octobre, un informateur de la CIA leur apprend qu’une importante réunion va réunir deux des principaux lieutenants d’Aidid. Une opération est mise sur pied, visant à capturer les hommes y participant. La bataille qui s’ensuit voit la perte de deux hélicoptères Black Hawk, 19 tués et un prisonnier américains, 1 tué malaisien, plusieurs véhicules détruits et 84 blessés. Plusieurs centaines de somaliens, miliciens et civils, périssent. Si le raid a, dans les faits, réussi, l’impact médiatique est tel que l’opération est un échec stratégique. Le 6 octobre 1993, le Président Bill Clinton annonce la fin des opérations contre Aidid.

 

Il n’est pas question, ici, de chercher à dépeindre une exacte vérité historique. D’ailleurs, les seuls qui en seraient capable sont, sans doute, les acteurs de la bataille eux même, à supposer qu’ils puissent en dessiner un tableau global. L’intérêt du film, indépendamment de l’exactitude des faits présentés, est d’offrir une démonstration, extrêmement bien amenée et captivante, de certains principes de la stratégie militaire, ainsi que de réalités, parfois sous ou mésestimées, des conflits contemporain. Le tout en respectant, dans les grandes lignes, le déroulé des opérations. Joseph Henrotin encourage ainsi à le visionner pour saisir le concept de friction[1]. Il n’est donc pas, à ce titre, inintéressant d’en livrer une brève analyse, non pas avec le regard du critique ou du cinéaste, mais celui du stratégiste. Pour ce faire, sont reprises ici les définitions essentiellement établies et réunies par le professeur Hervé Coutau-Bégarie dans son Traité de Stratégie.

 

DE LA FRICTION DANS LA GUERRE :

« - Qu’est ce qui s’est passé ? - Il est tombé, il a lâché la corde ! - Comment il a fait ?! »

« Les humvees reviendront pas mec. – Quoi ? On devait les rejoindre ? – Je croyais que c’était eux qui devaient venir ! – Merde, je crois que c’était à nous d’y aller. »

La friction est définie, en stratégie militaire, comme la part d’incertitude qui entoure la conduite des opérations. La friction est, schématiquement, le frottement, avec l’ennemi, entre les composantes d’une force, l’environnement, en bref, la dynamique propre des évènements[2]. C’est Clausewitz qui la théorise le premier, indiquant qu’elle : « distingue la guerre réelle de celle que l’ont peut lire dans les livres »[3].  Ainsi, les plans les mieux préparés s’y heurtent, la friction engendrant « (…) des phénomènes imprévisibles justement parce qu’ils appartiennent en grande partie au hasard »[4].

 

Clausewitz en distingue deux sens. Le premier, étroit, renvoi aux dissensions au sein d’un même camp. Une dimension qui, si elle n’est pas la principale, n’est pour autant pas absente du film. Dès les premières minutes, dans la suite de tableaux exposant le contexte, il est fait mention de l’impatience de Washington, au bout de six semaines d’une mission qui ne devait en durer que trois. A nouveau, dix minutes après, lorsque que le Général Garrison s’entretient avec son second, qui lui rappelle l’insatisfaction du pouvoir politique, ou encore dans le briefing initial, qui explique l’absence de certains moyens lourds. Une problématique qui joue un grand rôle dans bien des mécomptes militaires. Les combats en coalition, de plus en plus fréquents, amènent également leurs lots de difficultés. Elles sont bien illustrées avec le différend entre Garrison et le général pakistanais au moment du montage de l’unité de secours. Toutefois, l’intérêt majeur du film est l’exposition de la friction au sens général cette fois, selon Clausewitz. La multitude de facteurs qui « rend difficile tout ce qui paraît facile »[5]. Presque tous les aspects les plus aisément envisageables interviennent dans l’œuvre de Ridley Scott : manque de moyens, résistance inattendue de l’adversaire, erreurs de conception et d’exécution, interprétation erronée d’un ordre, défaillance d’un exécutant.

Black Hawk Dawn, Columbia Pictures, Tous droits réservés

 

Une des scènes les plus parlantes, à cet égard, est sans doute la chute du soldat Todd Blackburn, dès le début de l’opération. Alors que les rangers sont déposés selon la technique du fast-rope, l’hélicoptère du groupe du sergent Eversmann est pris pour cible par un tir de RPG, qui oblige son pilote à effectuer une brusque manœuvre d’évitement. La secousse fait chuter Blackburn, qui se retrouve au sol, inconscient et dans un état grave. Le groupe entier se retrouve immédiatement accaparé par la gestion du blessé. Eversmann ne parvient pas à joindre son supérieur, le capitaine Steele, qui ne le comprend pas à la radio. Il prend alors l’initiative d’évacuer Blackburn vers le convoi principal devant récupérer les prisonniers. Le colonel McKnight, pour l’évacuer, détache 3 des 12 véhicules dont il dispose. Au même moment, le dispositif est surpris par la violence de la réaction des miliciens, qui noient le convoi sous une pluie de feu et de roquettes. Les 3 véhicules qui ramènent Blackburn subissent des tirs nourris, et comptent rapidement un mort et deux blessés supplémentaires. Les véhicules restants au bâtiment cible sont également harcelés, plusieurs américains rapidement blessés, un véhicule détruit.

 

Un autre exemple est l’oubli de deux soldats par le convoi de Mcknight. Alors qu’une partie du groupe d’Eversman tente de se rendre à pied sur le site du crash de super 6-1, deux soldats, Twombly et Nelson, restent en arrière pour couvrir l’extraction des prisonniers. Mais quid de la coordination entre les éléments ? Alors que ces derniers pensent que le convoi viendra à eux pour les récupérer, c’est vraisemblablement l’inverse qui devait se produire. Résultat, les deux hommes se retrouvent seuls, isolés, dans l’obligation de rejoindre à pied les unités s’étant regroupées autour du site du crash de super 6-1. Un fait qui peut sembler exagéré ou trivial, mais qui est au cœur des préoccupations des chefs militaires. Dans des circonstances aussi violentes et chaotiques que celles du combat, les erreurs, mêmes les plus simples, tendent à s’accumuler. Pour preuve de la réalité de genre d’incidents, le reportage sur la bataille d’Al Asay qui oppose, en 2011, les troupes françaises aux talibans, montre le colonel Le Nen avertissant ainsi ses subordonnées : « Là si on oublie un mec, le mec c’est fini pour lui. Y rentrera pas à pied je vous le dis. »[6].

 

Le concept même est très bien résumé par un dialogue du film entre Eversmann et le sergent Hoot des deltas : « Vous pensez trop sergent, arrêtez. Parce que vous ne pouvez pas contrôler qui va se faire tuer ou pas, qui va tomber d’un hélicoptère ou pourquoi. Ça ne dépend pas de vous. La guerre c’est comme ça. – Oui mais Smith a été tué. Si Blackburn n’était pas tombé ça ne serait pas arrivé.Ca aurait pu, ça aurait dû, peut importe. Vous y penserez plus tard, vous aurez largement le temps, croyez-moi. ».

  

LES PRINCIPES DE LA STRATÉGIE

« Nous venons de perdre l’initiative. »

Le film est une éclairante démonstration de l’impact et des mécaniques de principes de la stratégie. Ces derniers peuvent être compris comme des critères d’évaluation de la validité d’une décision, du niveau tactique au stratégique. Le professeur Coutau-Bégarie les définit comme « des règles générales visant à ne pas subir la loi de l’ennemi et à s’assurer la supériorité sur le (ou les) points choisi(s) par une action rapide et déterminée »[7]. On les retrouve, sous des formes différentes, chez la majorité des stratèges et des auteurs, dictés par l’intuition et l’expérience. La difficulté intervient, pour un fait aussi extraordinairement variable et imprévisible que la guerre, de les identifier. Néanmoins, il est toutefois possible de dégager des généralités, que le génie des stratèges revient à décliner en procédés adaptées aux circonstances. Un principe doit, ainsi, davantage être considéré comme un axe que comme une règle. Il est déjà bon de savoir que, dans telle ou telle occasion, on s’en écarte à dessein.

 

Foch en retient trois : liberté d’action, économie des forces, et le couple sûreté-surprise. Son identification a fortement inspiré la doctrine des forces terrestres françaises. Il est ainsi intéressant d’examiner le film au regard de ces derniers, liberté d’action mise à part. En effet, cette dernière, empruntée par Foch à Xénophon, est plus un ici un rappel général sans nécessaire portée opératoire : « l’art de la guerre est en définitive l’art de garder sa liberté. »[8]. À ceux-là, au regard des circonstances de la bataille et du film, il n’est pas inutile d’en ajouter certains, la concentration, la direction/objectif, la masse et l’initiative.

 

Economie des forces / concentration :

Ce principe commande de rechercher l’usage maximal de ses forces. N’ayant pas fait l’objet d’une théorisation très poussée, il en existe de nombreuses acceptations, sensiblement différentes. Clausewitz suggère qu’elle cherche à proportionner les moyens mis en œuvre aux buts poursuivis. Cette acceptation, qui renvoie à la dialectique entre le but et les moyens, est sans doute la plus opératoire[9].

 

Si elle paraît simple, force est de rappeler qu’elle a été souvent méconnue. De 1915 à 1917, l’objectif français de recherche de la percée était sans doute légitime, mais les pertes effroyables que les offensives provoquent, sans réellement peser sur la liberté d’action allemande, auraient dû entraîner une révision de cette stratégie, que seul Pétain saura imposer. On arguera qu’il n’est pas évident de calibrer ses actions dans l’ignorance du dispositif adverse. Or, si cette ignorance a fortement disparue pour les armées occidentales, du fait de la multiplication des capteurs modernes, le renseignement reste fréquemment quantitatif et qualitatif (volume et nature). Les intentions de l’adversaire demeurent encore, le plus souvent, obscures. Lors de la bataille de Mogadiscio, si les forces américaines ont sans doute pu estimer les forces de leurs adversaires, elles ont apparemment sous-estimé leur résolution et leur capacité à manœuvrer. De même, Garrison a peut-être commis l’erreur de ne pas se ménager de réserves suffisantes. Une fois confrontées à l’imprévu, ce sont, pour l’essentiel, les troupes déjà engagées sur la mission principale qui se voient réorientées pour réagir aux deux crashs.

 

Black Hawk Dawn, Columbia Pictures, Tous droits réservés

 

A bien des égards, l’économie des forces se rapproche de la concentration. Cette dernière commande de réunir le maximum de forces au point choisi de manière à disposer d’une masse de manœuvre ou de choc[10] qui permet, comme le dit Corbett, « de se trouver le plus fort au bon endroit au bon moment. »[11]. Napoléon en fait un impératif majeur. Là aussi l’idée paraît évidente, mais se heurte à des impératifs multiples. La concentration de troupes peut empêcher la surprise, entraîne des nécessités logistiques, et est, souvent, contrainte politiquement. Le général Garrison souhaitait employer des moyens plus lourds, appuis feu et véhicules, mais en a été empêché par Washington, « trop voyant ». De la même façon, il s’agit de gérer la nécessaire dialectique entre cohésion du dispositif et son extension pour remplir d’autres missions. C’est, sans doute, une part du problème qui s’est posé au commandement américain lorsqu’il s’est agi, de manière simultanée de :

- évacuer Blackburn

- Sécuriser le site du crash de super 6-1

- Sécuriser le site du crash de super 6-4

 

La direction / objectif :

La direction schématise l’axe selon lequel doivent être menées les opérations[12]. Pour Jomini « le point fondamental de la stratégie réside dans le choix d’une bonne direction à donner aux masses »[13]. Un des problèmes majeurs dans le film est l’incapacité de l’hélicoptère de commandement à guider le convoi jusqu’au site du crash de super 6-1, tandis que les véhicules font faces à une résistance acharnée et une multitude de barrages de fortune érigés pour leur barrer la route. De même, abattre deux hélicoptères a représenté, pour les miliciens, une formidable option de direction défensive. En multipliant les points d’accrochages pour les américains, ils enchaînent leur liberté de mouvement, en les plaçant devant une alternative difficile : faire rentrer le convoi principal ou tenter, simultanément, de sécuriser les deux sites de crash pour, successivement, évacuer les équipages et les troupes à pied, tantôt avec le convoi principal, tantôt avec les restes du convoi ayant évacué Blackburn, assortis de quelques renforts. Soit les américains préservent la mission principale, mais laissent leurs équipages abattus vulnérables en territoire hostile, soit ils tentent de les récupérer, mais s’exposent ainsi, dangereusement, aux contre manœuvres des miliciens.

 

On retrouve, sous diverses appellations, un rapprochement avec la notion d’objectif.  S’y incorporent des expressions de l’économie des forces et de la concentration. En se dispersant, les forces américaines se sont elles mêmes placées dans une position défavorable. Il semble que le commandement ait cédé, à un moment, pour diverses raisons, au risque évoqué par Couteau-Bégarie, « l’idée de direction s’estompe lorsque se perd le sens de la manœuvre et que l’on demande au choc et au feu d’emporter la décision »[14]. Plutôt que de réarticuler le dispositif, trois éléments se trouvent séparés et, de fait, incapables de faire chacun la différence de leur côté. Les groupes d’Eversmann et Ditomaso parviennent à atteindre le site du crash, mais ne peuvent, du fait d’un volume insuffisant, faire la différence, et doivent s’enfermer dans des bâtiments. Les hommes du capitaine Steele ne parviennent pas à rejoindre le site du crash. Mise hors de combat, avec trop de blessés à déplacer, l’unité est forcée, elle aussi, de s’enfermer dans un bâtiment pour y atteindre des secours. Seul un petit détachement de deltas et de rangers dirigé par Sanderson parvient à rejoindre Eversmann sur le site de 6-1. Le convoi, censé récupérer les hommes de Steele puis les hommes regroupés autour du site du crash, ne parviendra finalement à réaliser ni l’une ni l’autre de ces missions. Finalement mis, lui aussi, hors de combat, Mcknight finit, intelligemment, par abandonner sa mission pour rentrer à la base. Les hommes à pied vont devoir, rapidement courts en eau et en munitions, passer la nuit sur place. Deux deltas déposés sur le site du crash de 6-4 récupèrent le pilote, seul survivant. Toutefois, rapidement submergés, ils sont tués sur place. Le pilote, Mike Durant, est capturé.

 

La sûreté / surprise :

Le principe de sûreté commande de prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre l’exécution d’une opération sans risquer d’être surpris par un mouvement imprévu de l’ennemi[15]. Elle ne peut être que relative, on ne peut chercher à l’éliminer complètement. Toutefois, dès les premières minutes de l’opération, dans le film, le spectateur assiste au signalement de la sortie américaine, terrestre et aérienne, par un réseau de guetteurs non armés. Or, cette situation est un cas de figure récurrent des conflits contemporains. Comme le souligne le Colonel Michel Goya, les forces occidentales, mettant en œuvre des moyens lourds, sortants de bases durcies et parfaitement identifiées, ne peuvent espérer conserver l’avantage de la surprise très longtemps, quand il n’est pas simplement négligé.

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La masse :

La masse est définit comme la réunion d’un maximum de moyens en vue d’atteindre un objectif dans le minimum de temps avec le maximum de chance de succès. Elle exprime une approche quantitative : le succès réside alors dans la supériorité du nombre et du  matériel[16]. C’est un facteur décisif pour les miliciens. Malgré la nette supériorité technique américaine (véhicules, hélicoptères, précision des tirs, puissance des appuis, cohésion des hommes, entraînement), elle permet aux somaliens de renouveler les assauts sur tous les points à la fois, sans trop de soucis des pertes, tout en noyant les américain sous le feu, qui les détruit où, à minima, les immobilise. Un fait qui alerte et rappelle le continuel accroissement de la puissance de feu des groupes irréguliers, expliqué en partie par certains progrès techniques, la diffusion massive d’armements légers (la célèbre Kalashnikov et ses dérivés), et le décloisonnement orchestré par la Mondialisation (les miliciens somaliens auraient appris à se servir correctement de leurs RPG, contre des hélicoptères notamment, grâce à des formateurs d’Al Qaïda).

 

Si la masse n’a qu’une valeur relative en fonction des circonstances, elle est de plus en plus souvent décisive, surtout entre des irréguliers dotés d’une puissance de feu de plus en plus puissante et accessible, et des réguliers occidentaux certes puissants, mais que leurs volumes réduits rendent particulièrement vulnérables à la friction et l’attrition. Cette dernière décrit l’affaiblissement continue des moyens humains et matériels du fait des pertes occasionnées par les combats. Or, les somaliens peuvent la supporter, dans l’espace et le temps, plus que les américains, dont les forces ne sont dimensionnées que pour une mission de moins d’une heure (particulièrement visible lorsqu’est montrée la préparation de l’équipement, ou les différents reproches que s’adressent, dans le film, les soldats entre eux : « Non j’ai pas les JVN, tu sais pourquoi ? Parce que tu m’as dit qu’on n’en aurait pas besoin !). Les différents éléments sont, ainsi, rapidement condamnés à être mis hors d’état de manœuvrer efficacement, les pertes et les blessés s’accumulant trop rapidement. Un fait qui rappelle l’expression selon laquelle la quantité est une qualité en soi.

 

Le cas de Shughart et Gordon, les deux deltas tués sur le site du crash de 6-4, illustre parfaitement le problème de base des unités spéciales. Mettant en œuvre des volumes très réduits, elles ne peuvent conserver leur supériorité initiale que sur un temps très court. Passées les premières secondes ou minutes d’un combat, l’avantage revient rapidement à celui qui dispose du nombre, de la cuirasse ou de la puissance de feu, quand ce ne sont pas les trois à la fois.

 

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L’initiative :

Le principe d’initiative commande de ne pas attendre l’action de l’ennemi, mais d’anticiper sur lui de manière à ôter sa liberté d’action et le contraindre à subir notre volonté. Jomini en fait le moyen privilégié d’imposer son ascendant sur l’adversaire. Coutau-Bégarie expose que l’initiative s’obtient par l’imagination créatrice dans la conception et la rapidité et la souplesse dans l’exécution[17]. C’est le cas pour les américains au début du film. Le plan est classique, mais reprend celui de plusieurs raids précédents, ayant bien fonctionné. Sa réussite n’a, peut être, manqué que d’un peu de chance. Rapidement mis en place, bien exécuté, il semble au départ se dérouler parfaitement, amenant le Général Garrison à cette phrase, lorsque les prisonniers sont annoncés prêt pour extraction : « Ca y est, on les tient ». Leur supériorité technique et technologique (les hélicoptères en particulier) permet, pour un temps, aux américains, de surclasser leurs adversaires en mobilité et souplesse, et, donc, de provoquer une certaine surprise. L’initiative est initialement acquise. Mais toute la difficulté est de la conserver.

 

Pour ce faire, Coutau-Bégarie relève deux facteurs prépondérants : la puissance suffisante pour soutenir les opérations entreprises, et une sûreté qui permette de prévenir la surprise qui ferait passer l’initiative à l’autre camp[18]. Or, comme nous l’avons vu, les forces américaines ne sont, dès le départ, pas taillées pour tenir dans la durée, ni suffisamment nombreuses pour s’étendre sur plusieurs points. Un point supplémentaire vient s’ajouter, identifié dans le Traité de Stratégie et bien explicité par Michel Goya au sujet de la bataille de Mogadiscio[19] : le micro management des échelons supérieur et le manque d’initiative des bas échelons sur le terrain, rendu possible par les moyens modernes de communication. Tout est centralisé autour de Garrison, qui met longtemps, dans le film, avant de faire autre chose qu’envoyer ses différents éléments, en ordre dispersé, sécuriser les deux zones de crash, répétant à l’envie qu’ « on ne laisse personne sur place » ou encore qu’il veut « ramener tous ses hommes ». A l’inverse, McKnight met peut-être trop de temps avant de réaliser ou de rendre compte qu’il ne peut raisonnablement espérer atteindre super 6-1. De même, les délais de coordination et de communication entre la base, le contrôle aérien et le convoi rendent particulièrement complexe son guidage « donnez moi l’info avant que j’ai dépassé cette putain de rue ! ». A ce titre, la technologie peut autant être un facilitateur qu’un facteur supplémentaire de friction.

 

Particulièrement présente dans le film, le spectateur aura souvent l’impression que les américains ne font que subir, pendant des heures et des heures, les assauts somaliens, sans changer leurs dispositifs ou leurs objectifs (sécuriser 6-1 puis 6-4). Il faut attendre, dans le film, la mise hors de combat de tout les éléments pour que Garrison cherche l’aide de ses partenaires. C’est uniquement avec l’arrivée de la colonne blindée de l’ONU que l’initiative se rééquilibre en partie, permettant le dégagement du dispositif.

 

LE POIDS DES DYNAMIQUES ASYMETRIQUES

 

Plus encore que la friction et les principes de la guerre, valables tactiquement autant pour un conflit de haute intensité que pour une opération expéditionnaire contre un adversaire irrégulier, ce sont les dynamiques de l’asymétrie qui ont donné une telle portée aux évènements de la bataille de Mogadiscio.

 

 

L’asymétrie est trop souvent, sans doute à tort, entendue comme l’opposition entre un fort et un faible. Mais toute la stratégie militaire se concentre sur la création et l’exploitation de différence de forces, humaines, matérielles, psychologiques ou morales, entre deux adversaires. Le concept est plus utile dans la description d’une confrontation entre deux adversaires aux buts de guerre radicalement différents. Le rapport de force peut être symétrique (plus ou moins égal, les structures équivalentes), dissymétrique (gros différentiel de force, structures différentes), l’important réside dans les différentes acceptations de l’issu du conflit. L’un est souvent engagé dans un conflit expéditionnaire, aux buts de guerre très limités, là ou l’autre est engagé dans une guerre totale, qui détermine la survie du groupe ou, à minima, son existence comme acteur politique. Ainsi, selon le Général Guy Hubin, l’adversaire asymétrique refuse la symétrie des moyens, principalement, parce qu’il refuse celle des objectifs[20]. Un différentiel d’appréciation des buts qui entraîne, nécessairement, un différentiel de perception dans plusieurs domaines, bien démontré par Jospeh Henrotin[21] :

 

-Les opinions publiques :

Les somaliens supportent la perte de plusieurs centaines des leurs, civils et combattants. Pour les américains, les 19 tués et, plus encore, les images des corps dénudés de soldat américains exposés et traînés en pleine rue, provoquent un choc important. Les effets politiques s’en trouvent complètement disproportionnés par rapport à l’impact opérationnel de 19 morts et 84 blessés pour l’armée américaine.

 

-Les limitations des uns et des autres :

La liberté de manœuvre d’un irrégulier combattant sur son terrain est, le plus souvent, bien plus importante, que pour son adversaire régulier. Les premiers respectent rarement le droit humanitaire ou des conflits armés, les seconds sont très rapidement perçus comme des envahisseurs, les lignes logistiques complexes à projeter, ou, comme dans le film, parce que le niveau politique n’accorde par les moyens qui seraient nécessaire à la conduite des opérations.

 

-Les temporalités :

Cette dernière, résultat des deux autres, est sans doute la plus importante. Dans les combats irréguliers dominent la longue durée, l’attrition du moral, des capacités et de la volonté adverse. Tant de facteurs auxquels, comme nous l’avons, les forces américaines sont ici particulièrement vulnérables, comme, du reste, la plupart des forces otaniennes engagées dans ce type de conflit. Elle explique la situation paradoxale où un irrégulier enchaînant les déboires tactiques se trouve, néanmoins, vainqueur au plan stratégique. Il ne leur suffit, en réalité, que tenir, là où l’adversaire régulier s’épuise. Un fait bien démontré par l’évocation multiple des contraintes imposées par Washington et de son impatience, ou, encore, dans la scène de l’interrogatoire « Vous êtes là depuis quand ? Six semaines ? » - « Monsieur Garrison, je crois que vous n’auriez jamais dû venir. Nous sommes en guerre civile ! Cette guerre c’est la notre, pas la vôtre. ». Le raid est, en soi, un succès. Mais les pertes, le retentissement médiatique et la surprise de la bataille, en font une défaite pour les américains.

 

 Black Hawk Dawn, Columbia Pictures, Tous droits réservés

 

 

CONCLUSION

Au-delà d’être un excellent divertissement, la chute du faucon noir appelle le spectateur féru de la chose militaire à réfléchir à une foule de notions très contemporaines. La difficulté de forces occidentales, aux volumes réduits, compensés et servis par la haute technologie, à soutenir des engagement abrasifs et de longue durée ; L’incapacité à appréhender les composantes humaines (politiques, sociales, religieuses etc) des réalités stratégiques ; le centrage de la réflexion sur la phase tactique, où la technologie pèse le plus, et la surestimation de cette dernière comme facteur principal de supériorité opérationnelle, entraînant, de fait, une surestimation par le politique de la capacité de l’outil militaire à conduire et gagner une guerre ; enfin, la spécificité de la décision militaire, avec ses contraintes psychologiques extrêmes.

 

Mais le film revêt, également, une autre dimension, qui est, peut être, stratégiquement, la plus importante. L’influence, la capacité à jouer sur les perceptions d’une façon quasi équivalente à l’usage de la force, est une dimension majeure de toute stratégie. Le film, sans être le seul, révèle, comme l’évoque Gérard Chaliand, une incroyable capacité des Etats-Unis à témoigner et mythifier leur propre histoire[22]. Le spectateur, peu au fait des évènements de l’époque, en retient l’image de soldats américains héroïques, pour certains idéalistes, allant jusqu’au bout, dans la logique du « leave no men behind », combattant « les uns pour les autres ». Que les soldats américains de ce jour ai été braves, héroïque, que certains aient été des idéalistes réellement persuadés de contribuer à une cause juste en Somalie, là n’est pas le sujet. L’auteur de ces lignes a la faiblesse de croire, pour beaucoup, qu’ils l’ont été. L’intérêt réside ici dans la démonstration de la capacité de la société américaine à en faire une belle histoire, marquante, pour ceux qui la regardent. A presque, par le biais de l’art, transformer dans les esprits une défaite militaire en victoire d’influence. En 1993, une troupe française mena, à Mogadiscio, elle aussi, un violent combat. Victorieux, lui. Qui s’en souvient ?[23]

 

Dans un pays comme la France, aux rapports toujours aussi ambivalents entre les citoyens, les politiques et leurs armées, on attend de voir surgir ce genre de production. Comme l’évoquait encore Gérard Chaliand, les deux meilleurs films sur l’armée françaises sont, peut être, la 317ème section et Capitaine Conan. Tout deux datent désormais (1965 et 1996). Pour la majorité, les autres oeuvres traitant l’armée française relèvent le plus souvent du folklore ou, du moins, d’une vision peu crédible de la réalité des opérations militaires et, plus encore, de l’armée française (qui, il est vrai, est souvent peu encline à coopérer, elle qui refuse encore, quasi systématiquement, de montrer ses morts, ses blessés, ou ceux de l’adversaire, voir même à communiquer tout simplement dessus).

 

Il y a peu, l’on commémorait silencieusement les dix ans de l’embuscade d’Uzbeen, qui marqua l’armée française, l’opinion publique, et entraîna une suite d’absurdes polémiques (alors que les vraies questions sur la doctrine, l’équipement, les buts de la stratégie française et de l’ISAF en Afghanistan, auraient sans doute gagnés à être, bien plus publiquement, remis au cause) témoignant du malaise de la société et du politique face au fait guerrier. 10 soldats français y trouvèrent la mort, certains dans des conditions héroïques, faisant honneur à la longue tradition guerrière française. Un réalisateur, pourquoi pas français, aura-t’il, un jour, l’audace et le talent d’en faire plus qu’une simple défaite ?

 


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[1] Séminaire de Stratégie, Université Jean-Moulin Lyon 3, 2018

[2] Hervé Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.334

[3] Carl von Clausewitz, De la Guerre, p.109

[4] Idem, p.110

[5] Idem, p.111

[6]  Youtube, The Battle of Al assay valley March 14 – 2009 (5/9), 7m04, https://www.youtube.com/watch?v=4KVFxz7p39U

[7] H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.307

[8] Ferdinand Foch, Des principes de la guerre, p.95

[9]H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.321

[10] Idem, p.315

[11] Julian S. Corbett, Principes de la stratégie maritime, P.115

[12] H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.319

[13] Henri-Antoine Jomini, Précis de l’art de la guerre, p.83

[14] H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.320

[15] Idem, p.329

[16] Idem, p.327

[17] Idem, p.323

[18] Idem, p.324

[19] Michel Goya, Mogadiscio 1993, l’Oryx et le Faucon noir, Blog La Voie de l’épée, https://lavoiedelepee.blogspot.com/2013/10/mogadiscio-1993-loryx-et-le-faucon-noir.html

[20] Guy Hubin, La Guerre : une vision française, p.193

[21] Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre Hybride, le pire des deux mondes, p.38-39

[22] Entretien avec l’auteur, 9 octobre 2018

[23] Michel Goya, Pour le retour des Héros, Blog la voie de l’épée, https://lavoiedelepee.blogspot.com/2015/03/pour-le-retour-des-heros.html

Toutes les photos sont issues du film Black Hawk Dawn, Columbia Pictures, Tous droits réservés.




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