Penser Autrement : Peut-on construire l’Europe de la Dissuasion ?

Avec l’élimination du F-35A de la compétition pour le remplacement de ses 90 Tornado, l’Allemagne d’Angela Merkel a ouvert la boite de Pandore, en entamant un débat sur l’extension de la dissuasion française à l’ensemble de l’Europe. Ce sujet, pourtant récurrent, amène avec lui de nombreuses interrogations et oppositions, en France comme en Europe, ainsi qu'aux États-Unis.

Dans cet article, nous étudierons quelles sont les contraintes et options de mise en œuvre aujourd’hui d’une dissuasion française étendue à l’échelle européenne, voire de la mise en œuvre d’une Europe de la Dissuasion.

 

La dissuasion en Europe aujourd’hui

Les forces de dissuasion en Europe sont issues de décisions prises dans les années 60, en pleine Guerre froide. Deux nations disposent du feu nucléaire autonome, la France et la Grande-Bretagne, et quatre nations, l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et les Pays-Bas, disposent de bombes nucléaires gravitationnelles mises en œuvre dans le cadre de l’OTAN, avec un principe de la double clé, une détenue par le gouvernement du pays en question, l’autre par le gouvernement américain.

Avec le contrôle des armes nucléaires positionnées en Europe et le « parapluie nucléaire et anti-missiles » qu’ils déploient sur le sol européen, les États-Unis complètent ce panel des nations nucléaires européennes.

Si cette dissuasion n’est officiellement dirigée contre aucun pays en particulier, l’opposition entre la Russie et l’OTAN constitue à nouveau un terreau fertile. Petit à petit, les États-Unis et la Russie sont sortis des accords et traités signés à la fin de la Guerre froide, qui garantissaient un contrôle des armements nucléaires et conventionnels en Europe. L’annonce récente de la sortie des Etats-Unis et de la Russie du traité INF portant sur l’interdiction des armes nucléaires à portée intermédiaire, n’est que la conclusion d’une tendance de fond engagée dès les années 2000 et du retour de la Russie sur la scène politique et militaire internationale.

Ces tensions sont, à ce titre, au cœur des compétitions pour le remplacement des avions de combat des années 80 en Europe, les États-Unis ayant clairement annoncé qu’aucune adaptation d’un appareil pour transporter la bombe nucléaire tactique B61 n’était envisagée, en dehors du F-35, et des appareils américains déjà certifiés, comme les F-15/16/18.

 La bombe nucléaire B61 employée par l'OTAN

Les limites de la dissuasion

La dissuasion est revenue sur le devant de la scène ces dernières années, notamment lorsqu’à l’occasion de la campagne présidentielle en Russie, le président Poutine a présenté de nouveaux programmes stratégiques comme le missile hypersonique Kinjal ou le planeur hypersonique Avangard.

Paradoxalement, c’est également lui qui vient d’en préciser les limites, dans une interview donnée au New-York Times, dans laquelle il indique que la Russie n’utilisera pas d’armes nucléaires sauf si elle en était elle même la cible.

Par cette déclaration, il trace une ligne doctrinale très précise, signifiant que l’utilisation d’une arme nucléaire, quelle qu’elle soit, contre son territoire ou ses forces, donnera lieu à une riposte massive et stratégique de la Russie. En d’autres termes, la Russie ne fera pas la différence entre une arme tactique et un feu stratégique. Ainsi posé, il déplace une hypothétique confrontation en Europe sur le théâtre purement conventionnel, la Russie étant prête à se « sacrifier » (selon ses dires) pour emporter avec elle ses adversaires, si l’usage d’une seule arme nucléaire contre ses forces était faite.

Dès lors, les doctrines occidentales issues de la guerre froide, prévoyant l’emploi d’armes nucléaires tactiques pour compenser un déséquilibre en matière de forces conventionnelles, sont obsolètes et donc inapplicables.

La dissuasion en Europe doit donc s’adapter aux nouveaux paradigmes géopolitiques comme technologiques, et l’Europe de la Défense peut conférer un cadre intéressant pour faire émerger une nouvelle doctrine, et de nouveaux moyens.

 La Russie a déployé 2 régiments de missiles Iskander dans l'enclave de Kaliningrad

Étendre et adapter la doctrine de dissuasion à l’échelle européenne

La conception d’une doctrine de dissuasion à l’échelle européenne représente un enjeu inédit et évidemment très complexe, pour plusieurs raisons :

  • Elle doit définir un cadre précis permettant à l’ensemble des acteurs d’en comprendre les enjeux et mécanismes, tout en maintenant l’indispensable flou consubstantiel de son efficacité.
  • Elle doit garantir son application pour la défense de tous les états membres, qu’ils aient ou non des armes nucléaires mises en œuvre par leurs propres forces armées
  • Elle doit définir les conditions de mise en œuvre de cette dissuasion pour et par les gouvernements légitimes des états-membres
  • Elle doit respecter les traités internationaux, et ne pas participer à la prolifération d’armes nucléaires sur la planète.
  • Elle doit, enfin, être adaptée au contexte géopolitique et stratégique international.

Ces contraintes limitent les opportunités de constitution d’une Europe de la Dissuasion. Pourtant, il est possible d’articuler une doctrine les respectant dans le cadre suivant :

  • L’utilisation des armes nucléaires doit être exclusivement défensive, restreinte à une riposte limitée et proportionnée à une attaque nucléaire, bactériologique, chimique ou nucléaire contre un ou plusieurs de ses membres.
  • De fait, l’utilisation des armes nucléaires européenne se situerait entre le cadre stratégique engendrant une réponse massive et globale, et une réponse tactique en vue d’obtenir un avantage militaire. Ce cadre représente une nouvelle dimension de la frappe préstratégique, bien qu’elle diffère de celle en fonction actuellement en France, pour la composante aérienne de dissuasion.
  • Les armes nucléaires ne pourront pas être utilisées contre une cible positionnée sur le sol des états membres.
  • Les armes nucléaires mises en œuvre devront être d’une puissance adaptée à la doctrine, et chaque vecteur devra avoir des caractéristiques permettant d’identifier sans le moindre doute son origine, et sa nature défensive, limitée et proportionnée.

Ainsi encadrée, la dissuasion serait efficace contre l’usage d’armes de destruction massive tactiques ou stratégiques dans le but d’obtenir la reddition d’un ou plusieurs de ses membres, et permettrait, le cas échéant, de répondre à une attaque par armes de destruction massive, sans franchir le cap du feu stratégique global. Dans le cas d’une attaque stratégique globale contre un ou plusieurs états membres, elle permettra de mettre en œuvre des moyens de destruction garantissant à l’assaillant des destructions supérieures aux gains potentiels espérés.

De fait, l’Europe disposerait d’une force de dissuasion effective, susceptible de jouer pleinement son rôle militaire et politique.

 

Le rôle de la France

Avec le Brexit, la France sera la seule nation disposant d’une dissuasion autonome dans l’Union Européenne. C’est donc elle qui devra constituer le socle de l’Europe de la Dissuasion. La dissuasion française étant le résultat d’un effort de l’ensemble de la Nation pendant plusieurs décennies, il est inimaginable que celle-ci se démunisse ou de partage cet outil de souveraineté au profit d’une Europe de la dissuasion, comme cela a été parfois abordé. En revanche, elle peut fournir le socle technologique et opérationnel pour concevoir une troisième composante à la dissuasion, qui se distinguerait non pas par ses outils, mais par sa nature européenne.

Comme défini préalablement, la doctrine européenne ne concernerait que des armes nucléaires spécifiques, correspondant aujourd’hui à celles mises en œuvre par la composante aérienne de la dissuasion nationale. La  composante sous-marine, qui met en œuvre les armes nucléaires stratégiques intercontinentales à têtes multiples M45 et M51, resterait la prérogative de l’État français, dans cette version de l’Europe de la dissuasion tout au moins.

Les armes nucléaires déployées à l’échelon européen devront être conçues, construites, mises à disposition et entretenues par la France. En effet, la majorité des membre de l'UE étant signataire du traité de non prolifération, il leur est interdit de développer un programme nucléaire propre. La France devra donc transférer une partie de ses têtes nucléaires, comme de ses vecteurs, aux pays désignés pour mettre en œuvre la dissuasion européenne. Pour ce faire, sans nuire à la composante aérienne de la dissuasion française, il sera nécessaire d'augmenter le nombre de têtes nucléaires, ainsi que de vecteurs, aujourd'hui le missile ASMPA.

Pour une mise en œuvre dans des délais relativement courts, la France et les pays européens mettant en œuvre les solutions de défense stratégique, devront se conformer au mécanisme de la double clé, comme d’ores-et-déjà en fonction dans l’OTAN. Toutefois, il serait probablement utile et efficace de concevoir, dans le futur, un mécanisme délégant non au gouvernement Français, mais à une entité légale représentative à l’échelle européenne, la décision concernant emploi d’armes nucléaires, dans un cadre préalablement défini, tout en conservant à la France un droit de véto ultime, s'agissant, au final, de ces propres armes nucléaires.

Enfin, la France devra apporter aux pays membres son expérience de la posture stratégique, tant du point de vue militaire que politique et diplomatique, sur la scène internationale comme nationale.

Les composantes de l’Europe de la Dissuasion

Au delà des armes nucléaires et de leurs vecteurs propres, la posture de dissuasion européenne se doit d’être globale pour être efficace. Elle devrait donc intégrer et coordonner les éléments suivants :

  • Une flotte aérienne de soutien à l’action nucléaire, composée d’avions ravitailleurs, d’avions de chasse pour escorter si besoin les vecteurs, d’avions de guerre électroniques pour neutraliser les défenses anti-aériennes adverses, et de drones de combat.
  • Une flotte navale pour la protection de la composante sous-marine, comme pour la mise en œuvre de la composante aérienne aéronavale
  • Une défense anti-missiles balistiques dimensionnée pour couvrir l’ensemble des points stratégiques du périmètre défensif, terrestre comme naval
  • Une force dédiée à la collecte de renseignements, et à leur analyse, reposant sur des drones, des satellites, des microsatellites, des avions, navires et stations d’écoute électronique.
  • Une force de guerre informatique, ou composante cyber, pour protéger les infrastructures critiques et les canaux de communication avec les populations.

La force globale ainsi créée devra assurer la permanence et l’efficacité de la posture stratégique, tout en garantissant la protection et la résilience de la population civile. En outre, elle permet à des pays n’ayant pas les ressources pour la mise en œuvre d’armes nucléaires en propre, de participer activement à la dissuasion globale en mettant en œuvre des forces de soutien, de protection ou de renseignement.

Mais cette posture est, comme présenté au début de l’article, incomplète pour protéger efficacement l’ensemble des membres face à une menace de haute intensité. Elle devrait donc être complétée par les éléments suivants :

  • Une force conventionnelle efficace et suffisante pour neutraliser un adversaire qui tenterait une attaque contre un des membres avec des forces conventionnelles. L’adversaire potentiel le plus puissant dans ce domaine étant la Russie, il serait donc nécessaire de constituer une force capable de s’opposer, dans une stratégie défensive, à une offensive russe conventionnelle contre un ou plusieurs des membres de l’initiative, sans utiliser les armes nucléaires. A ce titre, la mise en œuvre d’une Garde Européenne, force de réserve coordonnée sur l'ensemble de l'Union, permettrait de disposer des moyens humains nécessaires.
  • Une industrie de défense performante et dimensionnée pour garantir aux forces des équipements supérieurs à ceux d’un adversaire potentiel, en quantité suffisante, dans l’immédiat comme dans la durée.
  • Des mécanismes de compensation des efforts de défense entre pays, notamment pour cofinancer l’effort français en matière de développement de têtes nucléaires et des vecteurs.

Enfin, la posture défensive stratégique ne sera perçue comme dissuasive que si ses membres font preuve, sur les questions de défense européenne, d’une unité et d’une détermination forte et perceptible. Cela inclut évidemment les populations, qui devront être amenées à adhérer à cette posture dans leur très grande majorité, de sorte à ne laisser aucun espoir de fracture à un adversaire potentiel, quelles que soient les méthodes employées. Elle pourrait d’ailleurs être renforcée par un réseau d’alliances, vis-à-vis de pays non éligibles, mais faisant face à des menaces similaires, en Europe, ou ailleurs.

 

Europe de la Dissuasion et OTAN

Le modèle présenté n’a pas vocation à saper les fondements de l’OTAN, ni à réduire l’adhésion de ses membres. Toutefois, les pays européens membres de l’Europe de la Dissuasion disposeraient de fait d’une réelle autonomie stratégique de défense, qui ne dépendrait dès lors plus de l’unique bon vouloir de l’OTAN, donc des États-Unis.

En outre, l’unité présentée par les pays membres permettrait de rééquilibrer l’OTAN, en ramenant son centre de gravité politique vers l’Europe, sans toutefois renier les engagements réciproques vis à vis des États-Unis, du Canada, ou des pays européens non membres.

D’ailleurs, en renforçant tant la composante stratégique que conventionnelle, spatiale et cyber, l’Europe de la dissuasion contribuerait très activement au renforcement de l’OTAN. Elle permettrait également aux États-Unis de concentrer leurs efforts sur le Théâtre Pacifique, sans devoir diviser leurs forces au risque de ne pouvoir neutraliser la puissance chinoise.

Conclusion

En choisissant le F-35A américain pour remplacer ses F-16 vieillissants, la Belgique a concentré un flot de critiques sur l’Europe de la Défense, et sur sa faisabilité. Ce choix a été en partie conditionné par les pressions américaines concernant l’emport de la bombe nucléaire B61 par le seul F-35.

La question s'est également posée en ces termes en Allemagne. Mais elle a décidé d’éliminer le F-35 de la compétition pour remplacer ses Tornado, pour ne pas porter un coup fatal aux efforts franco-allemands concernant le SCAF, le MGCS, mais aussi l’Europe de la Défense, tout en étant contrainte de conserver le F18 E/F Super Hornet face au Typhoon, afin de préserver l'option nucléaire OTAN.

De fait, même si la question de la dissuasion est souvent conditionnée à l’existence de l’Europe de la Défense, il est très possible qu’elle en soit une des clés pour sa construction. Il semble donc nécessaire d’entamer rapidement la réflexion sur le sujet, en France car c’est le pays qui y contribuera le plus, comme en Allemagne, dont l’adhésion déterminera l’évolution du projet.

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