Que faut-il attendre de 2019 en matière de défense ?

2018 aura été dans de nombreux aspects une année charnière en matière de défense, ayant vu le retour de la Russie se préciser, la montée en puissance chinoise s’affirmer, les États-Unis se mettre en marche, ou les Européens tenter d’infléchir leurs positions. Que faut-il attendre de cette année 2019, qui s’annonce déjà comme une année de tension, préfigurant très probablement les années à suivre ?

En France

En matière de défense, la grande question en France sera celle de l’application effective de la Loi de Programmation Militaire (LPM). Déjà écornée par l’intégration des surcoûts des opérations extérieures et intérieures, l’application de la LPM sera observée à la loupe, d’autant que celle-ci est jugée absolument indispensable et non négociable par les militaires. Malgré les discours rassurants de la Ministre des Armées, tous dans l’écosystème Défense ont été échaudés par les arbitrages défavorables à répétition des années précédentes, alors que la crise sociale et économique en cours aura un effet sensible sur les prévisions de croissance à venir.

 

En Europe

Sur le continent européen, deux grands sujets vont focaliser les attentions. En premier lieu, les élections européennes risquent fort de redéfinir le paysage législatif européen, ce qui risque d’avoir des effets sensibles sur les initiatives à l’échelle de l’Union. En second lieu, l’évolution des initiatives franco-allemandes déterminera pour beaucoup la capacité des Européens à se structurer en matière industrielle et opérationnelle. Déjà de nombreux pays, dont l’Espagne, l’Italie et la Grèce ont fait connaître leur intérêt pour rejoindre ces initiatives, mais la ventilation des travaux actuellement prévus sur un nombre important d’acteurs risque fort de se faire au détriment des industries nationales. Après l’enthousiasme initial, 2019 sera donc l’année de tous les dangers pour ces programmes.

 

Aux États-Unis

Sous la houlette du général Mattis, les armées américaines ont entrepris un vaste programme de réformes pour s’adapter au retour de la menace dite de « haute intensité » et de nombreux programmes pragmatiques ont été lancés, contrastant avec les programmes pharaoniques des années précédentes, comme les destroyers Zumwalt, ou le chasseur F-22. C’est le cas du programme FFG/X visant à acquérir de nouvelles frégates, ou des 5 programmes stratégiques de l’U.S. Army.

Avec la démission de celui-ci, de nombreuses inquiétudes apparaissent face à l’instabilité politique du président Trump, déjà révélée en matière de défense par le yoyo budgétaire de cette année. Les conséquences de son antagonisme profond vis-à-vis de l’OTAN et de l’Europe seront également au cœur des préoccupations géopolitiques en 2019.

 

En Chine

Depuis plusieurs années, la Chine est engagée dans un vaste plan de modernisation et de renforcement de ses forces armées, visant à faire du pays la première puissance mondiale à l’horizon 2050. Les annonces et observations technologiques ont été nombreuses en 2018, que cela soit au niveau des drones, des armes électromagnétiques, du spatial ou du quantique. En 2019, les autorités chinoises pourraient être tentées d’enfoncer le clou en donnant des gages sur la véracité de ces annonces, ce qui provoquerait un important choc psychologique dans un Occident sûr de son avantage technologique.

 

Conflit Taïwan/Chine

La réintégration de Taïwan à la République Populaire de Chine reste la première des priorités du président Xi Jinping, et la tension autour de l’île ira croissante avec le renforcement de la puissance navale et aérienne chinoise. L’entrée en service des premiers destroyers lourds Type 055 et du second porte-avions en 2019 auront un effet de seuil qui pourrait amener les autorités chinoises à agir sans attendre le renforcement et la modernisation des forces de défense taïwanaises.

 

En Russie

Comme la Chine, la Russie a annoncé en 2018 un nombre important de nouveaux équipements technologiques, principalement dans le domaine stratégique, avec les missiles hypersoniques Zircon et Kinjal, ou le planeur hypersonique Avangard. Plusieurs de ces équipements sont censés entrer en service en 2019, alors que l’Occident ne dispose aujourd’hui d’aucune parade contre ces systèmes, ni de systèmes équivalents.

 

Conflit Ukraine/Russie

La confrontation entre la Russie et l’Ukraine dans le Donbass et au sujet de la Crimée sera au cœur des préoccupations géopolitiques de défense en 2019. Les élections de mars en Ukraine sont de nature à modifier profondément le paysage politique dans le pays, soit en amenant au pouvoir un leader plus enclin à la négociation avec Moscou, soit en renforçant la position actuelle du pays, ce qui pourrait inciter la Russie à agir pour sécuriser ses prises territoriales. L’incapacité des Européens à agir dans ce dossier aura probablement des conséquences sévères sur l’avenir de ce pays.

 

Conflit Syrie-Etat Islamique

2018 aura été l’année de la défaite pour l’Etat Islamique, tant en Irak qu’en Syrie. Bien qu’ayant encore quelques zones de résistance, l’EI a perdu de nombreuses zones stratégiques, le privant des ressources indispensables à la poursuite de la guerre. Les vainqueurs de ce conflit sont incontestablement les russes, qui sont parvenus à maintenir Bachar El-Assad au pouvoir, et à le renforcer sur toute la Syrie utile, au point qu’aujourd’hui, ni les Américains, ni les Européens n’envisagent plus son départ. L’Iran aura également très sensiblement renforcé ses positions, que cela soit en Irak ou en Syrie, avec l’ambition de constituer un arc chiite Iran-Irak-Syrie.

2019 sera probablement l’année de la conclusion de ce conflit, avec un possible rapprochement entre les Kurdes et les forces loyalistes, afin de neutraliser la menace turque, sous couvert de la protection tacite de la Russie. Le message qu’entraînerait une telle conclusion ternirait profondément l’image occidentale dans la région.

 

Au Moyen-Orient

La fin du conflit en Syrie entrainera une redistribution des cartes entre chiites et sunnites au Moyen-Orient. Le rapprochement opéré entre Téhéran et le trio Pékin/Moscou/Islamabad risque fort de renforcer la logique de confrontation avec l’axe Riyad-Washington, avec Jérusalem et Ankara en position d’arbitre. Le Moyen-Orient concentrera en 2019, en ce sens, toutes les potentialités de bouleversement de la carte géopolitique mondiale.

 

Conflit Yémen

Le conflit au Yémen, opposant les forces loyalistes soutenues par les forces sunnites coalisées autour de l’Arabie Saoudite, et les rebelles Houthis soutenus et armés par Téhéran, agira comme un révélateur de l’évolution de la carte géopolitique au Moyen-Orient et dans le monde. Les menaces d’embargos européens sur les livraisons d’armes à l’Arabie Saoudite et aux autres membres de l’alliance sunnite vont renforcer les efforts de ces pays pour développer leur propre industrie de défense, et diversifier leurs approvisionnements vers la Turquie, la Russie, la Corée du Sud ou la Chine.

 

En Afrique

Si l’Afrique a été rarement au cœur de l’actualité en Europe en 2018, elle a cependant été l’enjeu d’intenses efforts politiques, économiques et militaires, de la part de la Chine et plus récemment de la Russie. Les deux pays souhaitent s’y implanter et supplanter les liens européens traditionnels sur ce continent extrêmement riche en matières premières. 2019 verra très probablement le phénomène s’amplifier, et même se révéler avec des annonces s’apparentant à des ruptures de ban vis à vis des pays européens, France et Royaume-Uni en tête.

 

En Asie

L’Asie devient chaque année davantage le pivot de la géopolitique mondiale, remplaçant l’Europe en cela. Outre Taïwan, les tensions entre l’Inde et l’alliance sino-pakistanaise, les deux Corées, et entre la Chine et ses voisins en mer de Chine, vont continuer à être au cœur des inquiétudes de tous les États-majors mondiaux. La notion de guerre sur 2 fronts, à savoir en Europe contre la Russie et dans le pacifique, contre la Chine, a ainsi pris beaucoup d’ampleur en 2018, et sera appelée à devenir un enjeu crucial en 2019.

 

En Amérique du Sud

Les immenses tensions au Venezuela, qu’elles soient internes ou avec le voisin colombien, ont déjà entrainé l’ouverture du pays à des alliances avec la Chine et la Russie. Cette dernière a d’ailleurs pu y déployer temporairement 2 bombardiers stratégiques Tu-160 en décembre 2018, ce qui ne manqua pas de mettre en émoi le commandement américain. La tentation d’une intervention dans le pays, soit directement, soit en soutenant un allié est donc grande. L’évolution des positions du Brésil sur la scène internationale sera également à observer de près, suite à l’élection de Jair Bolsonaro cet automne, ce dernier ayant d’ores-et-déjà fait savoir qu’il serait favorable à la création d’une base américaine sur le territoire brésilien, rompant avec la tradition de non alignement du pays.

 

Espace

L’espace est redevenu un enjeu stratégique majeur en 2018, avec la création du commandement spatial aux Etats-Unis, l’explosion des lancements de satellites militaires chinois, ou les manœuvres agressives de satellites russes contre des satellites français. En jeu, la maîtrise des ondes et du renseignement, deux facteurs stratégiques dans la conduite des actions militaires. En 2019, les tensions spatiales devraient donc naturellement augmenter, et de nouveaux systèmes d’armes, notamment des systèmes antisatellites, devraient voir le jour. La technologie des microsatellites pourrait bien en profiter pour s’imposer dans ce secteur essentiel.

 

2019 sera donc sans nul doute une année durant laquelle les transformations engagées en 2018 et durant les années précédentes commenceront à modeler l’évolution du paysage géopolitique et technologique mondial. On ne peut pas s’empêcher de constater l’écart entre les préoccupations européennes, et les changements en cours dans le monde. C’est probablement cet écart qui sera au cœur du déclassement effectif ou contenu de l’Europe dans le monde de 2050, qui se jouera cette année et dans les quelques années à venir.

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