Quelle crédibilité pour la composante océanique des forces nucléaires chinoises?

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Si des incertitudes demeurent quant aux effectifs et aux capacités opérationnelles de la composante navale chinoise, la montée en puissance quantitative et qualitative de cette dernière apparaît indubitable. La remise à niveau des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), soutenue par différents organismes au premier rang desquels figurent les instituts de recherche de la China Shipbuilding Industry Corporation (CSIC), représente effectivement l’un des objectifs inhérents à la constitution d’une « marine de haute-mer » (蓝 海军, lán shuǐ hǎijūn) à l’horizon 2025.

Sous-marin Type 094

Pourtant placés en tête de cortège lors des manoeuvres du 12 avril 2018 en mer de Chine méridionale, les SNLE de seconde génération chinois - Type 094, classe Jin - souffriraient d’un déficit notable de furtivité, dû notamment à une mauvaise intégration de la tranche missile. De surcroît, l’observation par satellite du chantier naval Bohai Shipbuilding Heavy Industry Company (BSHIC) et de la base de sous-marins de Hainan révèle que deux SNLE sont restés immobilisés pour des travaux de maintenance entre juillet 2017 et novembre 2018. [1] Bien que la tendance semble être à la hausse du nombre de Type 094, atteignant éventuellement six exemplaires, la composante océanique chinois continue à pâtir d’un réel manque de crédibilité, appelant urgemment à une montée en gamme des SNLE chinois. 

Premier consortium de défense chinois en matière de construction navale, notamment responsable du développement du premier porte-avion à propulsion nucléaire chinois, la CSIC constitue le principal organisme en charge de la construction des SNLE. Cet industriel semble traverser une période délicate : en août 2018, trois chercheurs rattachés à l’institut 760 trouvent la mort en cherchant à sauver une plate-forme expérimentale flottante frappée par le typhon Rumbia. [2] Salué par Xi Jinping, le sacrifice de Huang Qun (黄群), Song Yuecai (宋 才) et Jiang Kaibin (姜开斌) pourrait mettre un frein aux avancées chinoises, essentiellement dans le domaine de la furtivité. [3] Par ailleurs, le consortium n’échappe pas à la vaste campagne anti-corruption lancée par Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir : l’ancien directeur de l’institut 712 Jin Dao ( ) [4], ainsi que le numéro deux de la CSIC Sun Bo (孙波) [5] ont été mis en examen pour violations graves et répétées de la loi, respectivement en octobre et juin 2018. Ces fuites récurrentes, qui auraient été jusqu’à la vente des croquis de conception du Type 094 par des chercheurs de l’institut 719, [6] témoignent ainsi d’un climat de tension et de méfiance au sein de la CSIC.

Dans le même temps, une recrudescence d’activités semble affecter le domaine des sous-marins nucléaires chinois, considérant notamment les inspections de sites ou organismes clés par de hauts responsables. En mai 2017, le commandant de la PLAN Shen Jinlong (沈 龙) et le président de la CSIC Hu Wenming (胡问鸣) procédaient ainsi à l’inspection de l’institut 719, premier bureau d’étude des sous-marins nucléaires chinois. [7]

Hu Wenming en visite sur le chantier naval de Bohai

Au cours de l’été 2018, Hu Wenming s’est rendu à deux reprises sur le chantier naval de Bohai, unique lieu de production des SNLE et SNA chinois, inspectant notamment la chaîne d’assemblage récemment construite [8]- une délégation de l’institut 719 l’accompagnait lors de sa première visite. [9] D’aucuns voient dans ces visites successives la preuve d’avancées significatives s’agissant du projet Tianzi n°2 de la PLAN (天字号 程), soit le développement d’une nouvelle gamme de sous-marins nucléaires. A cela s’ajoute la livraison achevée en avril 2018 par l’institut 719 d’un ensemble de maquettes et données en trois dimensions vers la BSHIC, permettant à cette dernière d’amorcer la construction d’un « produit » ( 产品) indéterminé - probablement l’un des sous-marins nucléaires de troisième génération, Type 095 ou 096. [10] Ce basculement vers un mode de conception « entièrement fondé sur la 3D »  (全三维设计) pourrait représenter selon le directeur de l’institut 719 Weng Zhenping (平表 ) un moyen pour la Chine d’égaler rapidement les performances des sous-marins nucléaires des pays les plus avancés. [11]

L’enjeu de la furtivité se fait primordial en ce qui concerne la crédibilité de la composante navale chinoise, d’autant plus au vu des déficiences du Type 094. D’importants progrès auraient été accomplis par la Chine au cours des derniers mois, notamment dans le domaine des matériaux utilisés : une étude publiée en août 2017 par des scientifiques rattachés en partie à l’University of Science and Technology Beijing (北京科技 学) fait ainsi état de la mise au point d’un acier renforcé possédant une limite d’élasticité égale à 2,000 MPa.[12] Potentiellement d’intérêt militaire [13], la production à grande échelle de ce type de matériau pourrait permettre aux sous-marins chinois d’accroître leur profondeur d’immersion, allant éventuellement jusqu’à 900 mètres. [14]

Plus médiatisé, un nouveau système de propulsion électrique silencieux - l’Integrated Electrical Propulsion System (IEPS) - a été dévoilé en mai 2017 par le contre-amiral Ma Weiming (马伟明) : permettant de réduire significativement la cavitation et les vibrations, ce système pourrait équiper les SNLE chinois de troisième génération, renforçant ainsi leurs capacités de survie et leurs furtivité. [15] Ces innovations technologiques, stimulées par des dépenses publiques substantielles dans la recherche et développement (R&D), permettent ainsi à la Chine de rapidement remettre à niveau sa flotte de la dissuasion nucléaire : dernier exemple en date, l’Académie des sciences de Chine a annoncé en novembre 2018 son projet de construction d’une base scientifique sous-marine totalement autonome, pour un coût de 1,1 milliards de yuan, afin de consolider les connaissances scientifiques de la Chine s’agissant des profondeurs océaniques. [16]

 

Bibliographie

[1]    Patrick Tucker, « China Has More Nuclear Subs Than the West Believed », Defense One, mis en ligne le 20 novembre 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://www.defenseone.com/technology/2018/11/china-has-more-nuclear-subs-west-believed/152984/

[2]    « 《时代楷模发布厅》中船重 英雄群体 台风中  命撑起船舶梦 », 半岛  (Bandao News), mis en ligne le 07 novembre 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://news.bandao.cn/a/143035.html.

[3]    Si le domaine d’activité de l’institut 760 est gardé secret par le gouvernement chinois, ces trois chercheurs travaillaient probablement sur un projet majeur d’intérêt militaire : Huang était ainsi expert en armement et en équipement tandis que Song avait pour spécialité les sous-marins (voir notamment Nicole Hao, « Deaths of Top Shipbuilding Experts at Chinese State-Owned Firm Said to Put Future Military Development at Risk », Epoch Times, mis en ligne le 29 août 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://www.theepochtimes.com/deaths-of-top-shipbuilding-experts-at-chinese-state-owned-firm-said-to-put-future-military-development-at-risk_2635288.html). D’après Huang Dong, la plate-forme expérimentale en question serait liée aux sous-marins nucléaires chinois (voir « 颱 襲 連解放軍碼頭, 核潛平台 吹斷樁, 3軍艦專家溺斃 », Apple Daily, mis en ligne le 24 août 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://hk.news.appledaily.com/international/daily/article/20180824/20483334).

[4]    « 中国船舶重 集团公司第712研究所原所长 焘被查 », 新京报 (Beijing News), mis en ligne le 10 septembre 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://www.sohu.com/a/253012407_114988

[5]    Sun Bo serait poursuivi par la Commission nationale de supervision et de la Commission centrale de contrôle de la discipline pour avoir fourni à la CIA des informations relatives aux porte-avions chinois. Voir notamment Frank Chen, « Disgraced manager at shipbuilding juggernaut allegedly ‘sold Chinese carrier intel to CIA’ », Asia Times, mis en ligne le 21 juin 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://www.atimes.com/article/disgraced-csic-manager-allegedly-sold-chinese-carrier-intel-to-cia/

[6]    Voir notamment « 由核潜艇泄密案看中国军 部门的问题 », 360doc, mis en ligne le 18 septembre 2016, consulté le 02 décembre 2018, URL : http:// www.360doc.com/content/16/0918/10/4366523_591664120.shtml

[7]    « 海军司令视察两重要单位 或为新型核潜艇 来 », Sohu, mis en ligne le 19 mai 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://www.sohu.com/a/ 141792339_329208

[8]    « 中船领导频繁造访渤海船  或与这款国之重器有关 », Sina Military, mis en ligne le 07 août 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http:// mil.news.sina.com.cn/jssd/2018-08-07/doc-ihhkuskt3068666.shtml

[9]    « 渤海造船  分忙碌,719 临着 场 考验,“ 字 号 程” », 新浪 (Sina), mis en ligne le 27 mai 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://k.sina.com.cn/article_6458522152_180f53a28001008ehb.html

[10]    «  趟列车号翻出核潜艇内幕 7000份数据包 中国再次完成弯道超车! », Sohu, mis en ligne le 18 avril 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://www.sohu.com/a/228694915_329208

[11]    Ibid.

[12]    B. B. He, B. Hu, H.W. Yen, G. J. Cheng, Z.K. Wang, H.W. Luo, M.X. Huang, « High dislocation density–induced large ductility in deformed and partitioned steels », Science, publié le 08 septembre 2017, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://science.sciencemag.org/content/357/6355/1029

[13]    « 中国超级钢研究取得巨 提升 », Xinhuanet, mis en ligne le 25 août 2017, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://www.xinhuanet.com/tech/ 2017-08/25/c_1121542716.htm

[14]    « 中国突破下 代核潜艇超级钢 成为全球唯 量产超级钢国家 », 新浪 (Sina), mis en ligne le 30 août 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : http://k.sina.com.cn/article_6536429769_1859a00c900100bg96.html

[15]    Jeffrey Lin & P.W. Singer, « China's new submarine engine is poised to revolutionize underwater warfare », Popular Science, mis en ligne le 02 juin 2017, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://www.popsci.com/china-new-submarine-engine-revolutionize-underwater-warfare

[16]    Stephen Chen, « Beijing plans an AI Atlantis for the South China Sea – without a human in sight », South China Morning Post, publié le 26 novembre 2018, consulté le 02 décembre 2018, URL : https://www.scmp.com/news/china/science/article/2174738/beijing-plans-ai-atlantis-south-china-sea-without-human-sight

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