Synthèse: Ramener les djihadistes français, un impératif militaire

Afin de faire découvrir et partager les réflexions sur les sujets de défense et de géopolitique, Analyse Défense laisse la parole libre aux jeunes talents et chercheurs. 

Hugo Alexandre QUEIJO
est diplômé en sécurité internationale et défense de l'Université Jean Moulin Lyon 3. Passionné de stratégie militaire, il s'intéresse particulièrement aux stratégies irrégulières, aux unités spéciales, au renseignement et à l'appréhension humaine des conflits contemporains. Sous-officier de réserve, il contribue aux travaux du Centre de Doctrine et d'Enseignement du Commandement de l'Armée de Terre, au sein du pôle Etudes et Prospective. Il est par ailleurs chef de groupe et moniteur de tir de combat. 

 

Un combattant des Forces Démocratiques Syriennes à Baghouz, un des derniers bastions de l'EI (Crédits: AFP)

 

Le 5 janvier 2018, dans l’émission C dans l’air, intitulée « Djihadistes français, doivent-ils revenir ? »[1], Wassim Nasr, journaliste à France 24, spécialiste des réseaux djihadistes et du terrorisme, auteur de l’excellent « Etat Islamique, le fait accompli »[2], prévenait, après avoir rappelé les risques liés à la situation des français au Levant, en ces termes : « Je pense, en toute humilité, que les avoir en France sous la main, entre guillemets, c’est toujours mieux que de les avoir, éparpillés, entre les mains des différentes factions, et entre les mains de différents pays qui peuvent, un jour où l’autre, ne plus être nos alliés. ».[3] La position officielle du gouvernement est, à l’époque, que les djihadistes français seront jugés sur place. Plus d’un an après, sur le même plateau, le 31 janvier 2019, dans « Djihadistes, s’ils rentraient ? », le constat est amer. Le gouvernement français vient de revenir sur sa position et ne parvient pas à cacher son embarras. Alors que des intervenants, quelque peu ironiques, expliquent les raisons de la volteface, force est pour lui de constater : (…) on a perdu trop de temps. (…) il y a un an j’étais là, à C dans l’air, le 5 janvier 2018, donc il y un an. Et je vous ai dit : il faut les rapatrier. Pour les raisons qu’on vient d’exposer. »[4].

Il n’est pas question, dans cette brève synthèse, de développer une analyse originale. Tout, ou presque, a déjà été dit sur cette question, depuis longtemps, et par des experts bien plus compétents que l’auteur de ces lignes. Le but est plutôt de réunir, de manière claire et synthétique, ce qui s’est souvent exprimé sur des supports divers, émissions télés, threads ou commentaires Twitter, etc. Enfin, il n’est pas question ici de problématiques juridiques ou morales, l’auteur n’étant, là encore, ni juriste, ni philosophe. Il s’agit d’exposer en quoi, suivant les principes de la guerre, le rapatriement des djihadistes français est, dans le cadre du conflit armé qui nous oppose à l’organisation Etat Islamique, avant tout, une réelle nécessité militaire.

 

POINT DE SITUATION

 

L’organisation Etat Islamique (EI) a presque intégralement perdu son territoire, avec la chute de la poche de Hajin et les combats en cours à Baghouz. Le prix de ce recul est extrêmement élevé, chaque ville n’étant reconquise qu’au terme de sa destruction presque absolue et de l’exode de centaines de milliers de personnes, suscitant des critiques au sein même de la coalition internationale et des forces françaises[5]. Parallèlement, comme le relève Matteo Puxton, observateur de référence de l’organisation, l’EI est déjà repassé à l’insurrection, depuis plus d’un an en Irak, et six mois en Syrie[6]. Au programme, assassinats ciblés, embuscades, attaque à l’IED, véhicule kamikaze et assaut de checkpoints, sur un rythme quasi quotidien, soutenus par une propagande active[7]. C’est d’ailleurs pourquoi l’on assiste à ces redditions de djihadistes étrangers : l’insurrection nécessite de se fondre dans la population. C’est, pour eux, bien plus complexe que pour les natifs de la région, syriens et irakiens. L’épicentre du combat djihadiste semble opérer une bascule vers le lac Tchad, l’Afghanistan, voire la Somalie et, bien sûr, le Sahel.

Les forces démocratiques syriennes, fortement noyautées par les YPG[8], ont opéré un rapprochement avec la République Arabe Syrienne de Bachar Al Assad et donc la Russie de Vladimir Poutine[9]. En cause, l’annonce par Donald Trump du retrait des forces américaines du nord de la Syrie, laissant le champ libre à la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, pour qui la constitution d’un Kurdistan syrien représente la menace sécuritaire n°1. Malgré l’annonce le 21 février du maintien de 200 militaires américains devant assurer leur sécurité[10], la visibilité sur la situation géopolitique locale demeure extrêmement limitée.

Combattants de forces kurdes YPG (Crédits: Le Parisien)

Les forces kurdes détiendraient environ 1300 prisonniers, sans doute désormais plus avec l’accélération récente des redditions. Parmi eux, on supposait la présence de 130 Français, dont une cinquantaine d’adultes, avec un peu plus d’hommes que de femmes, le reste, de 70 à 80 personnes, représentant essentiellement des enfants en bas âge, pour beaucoup de moins de 4 voire 2 ans[11]. Les chiffres pourraient être bien plus élevés, selon un article du Point du 21 février, qui établit le nombre de Français toujours sur place, sans que leur situation/localisation soit clairement établie, à 300 hommes, 300 femmes, 500 enfants[12]. Une partie est détenue par le gouvernement irakien. En parallèle, les Etats-Unis font désormais pression sur les Etats européens, pour que ces derniers récupèrent leurs quelques 800 ressortissants prisonniers sur place[13].


MÉTHODE DE LA STRATÉGIE MILITAIRE

 

La réflexion et la littérature militaire s’appuient sur la recherche et l’établissement des principes de la guerre/stratégie. Ces derniers peuvent être compris comme des critères d’évaluation de la validité d’une décision, du niveau tactique au stratégique. Le professeur Coutau-Bégarie les définit comme « des règles générales visant à ne pas subir la loi de l’ennemi et à s’assurer la supériorité sur le (ou les) points choisi(s) par une action rapide et déterminée »[14]. Le Maréchal Foch, ayant fortement inspiré la doctrine des forces terrestres françaises, en retient trois : liberté d’action, économie des forces, et le couple sûreté-surprise.

Le premier est empruntée par Foch à Xénophon, « l’art de la guerre est en définitive l’art de garder sa liberté. »[15]. Comprendre, avoir le maximum d’options opératoires disponibles. Le second correspond à proportionner les moyens mis en œuvre aux buts poursuivis, renvoyant à la dialectique entre le but et les moyens[16]. Enfin, le troisième commande de prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre l’exécution d’une opération sans risquer d’être surpris par un mouvement imprévu de l’ennemi[17].

Le problème qui se pose à la France peut, suivant ces principes, être résumé en ces termes : Comment traiter la question des djihadistes français détenus par les différentes factions au Levant, prenant en compte les moyens limités de la France dans la zone, de manière à conserver le maximum de marge de manœuvre et en se prémunissant, autant que possible, de risques et de surprises futures ?

 

QUELQUES IDÉES REÇUES

 

Il importe, pour traiter sérieusement cette question, de démonter quelques idées reçues ayant une solide persistance dans le débat public. Parmi les principaux arguments saugrenus mais tenaces, on compte :

« Les djihadistes ont trahi nos valeurs, ils ont combattu la France, ils ne sont plus français. »

D’un point de vue moral, rhétorique ou philosophique, peut-être. Il n’empêche que ces personnes sont bien des ressortissants français, quand bien même ces derniers auraient brûlé leurs papiers ou renié crânement leur pays. Cette réalité, si souvent niée ici, est pourtant très bien comprise par les acteurs locaux, dont l’attitude démontre bien, loin des élucubrations de notre politique interne, la fine compréhension de ces derniers de la valeur d’un ressortissant occidental détenu, à tous les niveaux.

 

« La France est laxiste dans le traitement de cette question. »

La mort de Fabien Clain, ciblé par une frappe américaine sur la foi de renseignements français, est la preuve du contraire[18]. Ce n’est ni le premier, ni sans doute le dernier djihadiste français à connaître ce sort. Si ici les Américains sont à la manœuvre, c’est uniquement une question de moyens, la France ne disposant pas de drones armés sur zone. Pour autant, elle ne rechigne pas avec d’autres moyens au Levant ou au Sahel par exemple, où elle opère quasiment seule, à frapper ses propres ressortissants[19]. On rappellera, au passage, que la nationalité ne protège pas un individu lorsque ce dernier a la qualité de combattant dans un conflit armé. Cibler des Français dans ces conditions ; comme le rappellent Jean-Marc Lafon, ou le professeur David Cumin, n’a rien d’un assassinat ou d’une exécution extrajudiciaire, mais relève bien d’un acte de combat, ciblant des combattants adversaires, aussi français soient-ils[20]. Il est par ailleurs vraisemblable que, tout au long du conflit et particulièrement lors des batailles de Mossoul et Raqqa, des forces spéciales françaises, issues du COS ou du SA de la DGSE, aient délibérément travaillé à cibler et éliminer, au cours des combat, le plus de djihadistes français possible[21].

 

« La législation française est trop laxiste et pas adaptée. » 

Sans rentrer dans les détails ou les différents débats houleux ayant suivi les différentes modifications de l’arsenal législatif antiterroriste, il est important de rappeler que la France dispose d’un des outillages juridiques les plus sévères d’Europe, si ce n’est le plus sévère. La qualification d’association de malfaiteur terroriste permet de placer facilement un nombre considérable d’individus en examen en fonction d’éléments de preuve très divers, sachant que l’association peut désormais être… individuelle. S’ajoutent à cela les différentes dispositions de l’état d’urgence étant depuis passées dans la loi ordinaire, restriction de circulation, assignation à résidence, perquisitions administratives, etc. La France est donc, à cet égard, plutôt bien voire mieux outillée que à ses principaux partenaires[22].

 

APPROCHE CRITIQUE DES DIFFÉRENTES HYPOTHÈSES

 

  1. « Les djihadistes sont des criminels qui doivent être jugés là où ils ont commis leurs crimes.»

Cette position peut sembler très noble, moralement parlant. Elle repose sur l’invocation du droit des victimes locales des crimes du groupe, et du droit des vainqueurs sur place à, dit-on, en quelque sorte, tirer les fruits de leur victoire. On rappellera tout d’abord que la volonté supposée des populations et autorités locales de juger ou garder nos ressortissants n’est pas une évidence. Il est par ailleurs étonnant que ceux requérant à cet argumentaire soient souvent les mêmes qui, à l’inverse, appellent continuellement à renvoyer « chez eux » les djihadistes étrangers ou binationaux coupables de terrorisme en France. Or, ces logiques sont valables ailleurs. Les kurdes nous appellent d’ailleurs à récupérer nos ressortissants, qui représentent désormais pour eux un poids humain et logistique considérable[23]. Ils menacent même, désormais, de les relâcher[24]. L’hypothèse est par ailleurs singulièrement confortable, puisqu’elle revient tout simplement à faire gérer notre problème par d’autres.

Sans même revenir sur ces présupposés éminemment discutables, l’observation et la connaissance du terrain local amènent immédiatement à nuancer la pertinence d’une telle option, principalement du fait de :

La non reconnaissance des entités kurdes syriennes comme un Etat[25]. Les décisions prises par une hypothétique institution judiciaire relevant de cette faction n’auraient donc, à supposer même qu’elles réunissent les conditions d’un procès équitable (ce qui n’est évidemment pas le cas), qu’une valeur juridique éminemment discutable, sinon nulle.

La porosité des prisons, qu’elles soient kurdes, syriennes ou irakiennes. Les évasions y sont fréquentes, les amnisties également. Le cas de Peter Chérif, pour ne citer que lui, est à cet égard emblématique[26]. Or, il est important de se souvenir que la France s’oppose, même en Irak, à ce que ces ressortissants soient soumis à la peine capitale (politique ancienne de notre pays en la matière), les YPG ne l’appliquant de toute façon pas[27]. Il y a donc de fortes chances que des Français jugés sur place se retrouvent, à brève échéance (quelques mois/années) à nouveau libres.

Les risques d’instrumentalisation par les différentes factions. La géopolitique locale est, par essence, particulièrement volatile. Il en est ainsi de même pour les relations entre la France et les différents acteurs du conflit, en tête, Kurdes syriens, Irak et Syrie. On peut légitimement comprendre que les Kurdes, ou d’autres, cherchent à instrumentaliser des détenus français pour servir leurs propres intérêts. Entre les mains d’étrangers, des Français radicalisés représentent un danger particulièrement préoccupant. Que faire si ces derniers les relâchent dans la nature ? Que faire si nos ressortissants sont échangés par ceux qui les détiennent ? Que faire dans le cas où les Kurdes, pour assurer leur survie, remettent nos ressortissants à Bachar Al Assad, que nous avons été jusqu’à frapper militairement ? Que faire si ces derniers en viennent à être utilisés comme bombes humaines contre la France ? Que faire si les Syriens, comme l’imagine très justement Wassim Nasr, placent des Français face caméra, affirmant que la France, les Occidentaux, les sionistes ou autres, sont les supporters ou parrains du terrorisme djihadiste ? Quels effets dans certaines franges de nos populations dont on sait la vulnérabilité et la crédulité face à ce genre de manipulations ?

 

  1. « Les djihadistes sont des combattants ennemis, des traîtres, qui doivent être éliminés.»

Là encore, position extrêmement confortable, sauf que :

Il est question de détenus, qui sont donc, même combattants, des personnes protégées par le droit de la guerre et les différentes conventions internationales. Assassiner des prisonniers revient à commettre un crime de guerre.

Or, même dans le cas où cette option serait considérée comme moralement acceptable et techniquement réalisable, elle n’est plus raisonnablement applicable dès lors que ces personnes sont médiatisées, ont un nom, un visage dans l’espace public. Les Kurdes les font, par exemple, régulièrement apparaître dans leur production médiatique et leur propagande. Eliminer ces personnes, et pire encore, l’assumer publiquement, serait non seulement un coup terrible porté à la crédibilité de l’image, de la parole et des valeurs (qu’on estime à raison, ou non) défendues officiellement par la France.

Elle aurait peut-être pu être mise en œuvre plus tôt, plus activement, lors de l’effondrement des derniers réduits, avec des unités clandestines très en pointe dans les combats, et, donc, les actes de reddition. Toutefois, il n’est de toute façon pas acquis que l’on aurait choisi de risquer des vies françaises pour cela, quand bien même les relations avec les Kurdes syriens l’auraient permis, ce qui n’est pas acquis. De plus, ce travail aurait nécessité un travail préalable de listing et de ciblage dont il est peu probable, au vu de l’instabilité des positions des autorités françaises à ce sujet, qu’il ait été fait. Un acte aussi grave, lourd de sens et d’implications potentielles, nécessite une volonté inflexible et une planification sur le long terme. La position française sur le sort de ses ressortissants détenus ne démontre aujourd’hui ni l’une ni l’autre. Sans oublier que l’omniprésence des médias et des vecteurs de prise d’image (téléphones portables) dans les zones concernées rend la possibilité de maintenir le secret bien difficile.

De même, nous offririons vraisemblablement un cadeau à la propagande djihadiste, qui n’a de cesse de traiter les démocraties occidentales d’hypocrites ajustant leurs valeurs au gré de leurs intérêts ou ciblant délibérément ou différemment des autres leurs ressortissants et citoyens musulmans. Nul besoin d’alimenter à nos dépends le djihad médiatique, qui constitue, selon nos adversaires eux-mêmes, 50% ou plus de l’effort porté contre nous[28]. Ne parlons même pas de ce que représenterait comme faute, sur tous les plans, le fait de délibérément assassiner des enfants, voire des nourrissons (ce qui est pourtant souvent évoqué par certains).

 

  1. « Ils n’ont pas de droits, il nous faut un Guantanamo à la française.»

Cette solution repose sur le présupposé qui voudrait qu’on puisse sans aucune conséquence garder indéfiniment des détenus sans jugement, dans le flou juridique le plus total. Plusieurs éléments sont de fait à rappeler :

Guantanamo ne concerne pas les nationaux américains. Les détenus sont des étrangers, étrangement qualifiés de « combattants illégaux ». Il est donc assez paradoxal, ou mal informé, de vouloir copier un tel système pour recueillir nos propres ressortissants.

De même, la singularité et l’ambiguïté juridique que représente Guantanamo ont, sans même parler des débats intérieurs, porté un coup considérable à l’image et à la crédibilité internationale des Etats-Unis[29]. Il n’est pas un hasard que les vidéos d’exécution de l’Etat Islamique mettent en scène des prisonniers en tenue orange[30]. Des fautes stratégiques telles que Guantanamo ou, peut être pire Abou Ghraïb, ont considérablement contribué à alimenter et entretenir l’imaginaire et la propagande djihadiste. Enfin, peut être considéré comme une vue de l’esprit, pour tout observateur un peu attentif du djihadisme, le fait de penser que des traitements durs ou dégradants seraient, d’une quelconque façon, efficaces ou dissuasifs. Parmi les têtes du mouvement taliban négociant avec les Etats-Unis, on ne compte pas moins de 5 anciens détenus[31].  

 

  1. « Il faut les déchoir de leur nationalité.»

Pourquoi pas. On rappellera simplement que cette option n’est applicable qu’aux binationaux, et qu’elle intervient le plus souvent, jusqu’à maintenant, au terme d’un processus judiciaire intervenant après le jugement d’un individu… sur le territoire français[32].

Une fois celle-ci effective, il faut ensuite que le pays d’origine accepte de recevoir l’individu en question. Or, la France est quasi systématiquement confrontée à cette impasse avec les quelques cas de terroristes déchus de leur nationalité[33]. Pour rappel, l’Algérie avait même refusé, à l’époque, l’inhumation de Mohammed Merah sur son sol[34].

Enfin, la déchéance de nationalité n’a aucun réel effet opérationnel. Ne plus avoir de nationalité française n’empêche personne de continuer à combattre sur place, de planifier des attentats contre la France depuis l’étranger, voire même de revenir clandestinement sur le territoire national.


BILAN :

On observe au final que si ces hypothèses peuvent paraître séduisantes au premier abord, aucune n’est finalement, du point de vue de la stratégie militaire, satisfaisante. Elles ont toutes pour défaut, soit :

De prêter de manière extrêmement importante et problématique le flanc au djihad médiatique, dont on aurait tort d’oublier le danger et la puissance mobilisatrice.

D’obliger à un déploiement considérable de moyens humains et financiers : Il est évident que la libération impromptue, l’échange, la fuite à la libération massive de djihadiste français, risque extrêmement élevé du fait des conditions locales, obligeraient pour les surveiller, les cibler et les neutraliser, à des efforts considérables. Nos services de renseignement extérieurs et nos forces armées n’ont vraisemblablement pas les moyens de suivre et de traiter des centaines d’individus disparaissant dans la nature, en Syrie et en Irak, voire dans les autres théâtres où l’EI est présent.

Au niveau de la stratégie militaire, ces solutions reviennent donc principalement à limiter drastiquement la liberté d’action française, puisque le sort de nos ressortissants dépendrait de tiers dans des zones où la géopolitique est difficilement prédictible à plus de 3 à 6 mois, et avec lesquels nous entretenons des relations allant de fluctuantes à franchement mauvaises (voire, pour la Syrie, pas de relations du tout, ou clairement hostiles). Elles obligeraient de plus à un déploiement de moyens bien au-dessus de nos capacités au Levant, qui grèverait, de fait, d’autres priorités sans garantie de résultats satisfaisants au niveau du suivi ou de la neutralisation. Sans compter avec la nouvelle position américaine, qui refuse, en quelque sorte, d’assurer le service après vente d’élimination des djihadistes européens. Enfin, elles nous exposent à de fâcheuses surprises, dans les mois ou années à venir : résurgences de nos ressortissants dans un nouvel avatar de EI, dissémination dans la région, retours clandestins en France, planification d’attentats depuis l’étranger, etc.

 

LE RAPATRIEMENT COMME UNIQUE OPTION MILITAIREMENT VIABLE ?

 

Le rapatriement des djihadistes français sur le sol national implique leur exfiltration des territoires syriens et irakiens, leur transport en France, puis, immédiatement à l’arrivée, leur prise en charge judiciaire (ici, pour ce qui se fait actuellement quasi systématiquement, le placement en détention provisoire)[35]. Suite au durcissement de la politique pénale induit en 2016 par le procureur François Molins, les peines encourues sont désormais comprise entre 10 (au minimum) et 30 ans de prison[36]. Les mineurs, dont le sort est encore flou, pourront être placés dans des familles/établissement spécialisés, après passage devant un juge pour enfants et examens médicaux. La loi prévoir également certaines possibilité de déchéance, pour les parents, de leurs droits parentaux.

Risques :

Il est évident que cette approche comporte son lot de risques. Devant les échecs successifs, on ne parle désormais plus de « déradicalisation » mais de « désengagement », entendre, l’abandon du militantisme violent. Les problématiques d’accueil de ces prisonniers pas comme les autres, du prosélytisme en prison, de radicalisation au sein de l’institution pénitentiaire, de gestion des mineurs, sont réelles. Elles le sont d’autant plus, est-il besoin de le souligner, du fait du manque chronique de moyens de l’institution pénitentiaire[37], parent pauvre, avec la justice, du budget de l’Etat, et encore plus, de l’impréparation complète des autorités sur le traitement de cette problématique. Il devrait s’agir, pour les responsables politiques et opérationnels, de mettre en œuvre vigoureusement les moyens et modes opératoires nécessaires pour gérer ce phénomène, ou à minima le contenir, dans le respect de la règle de droit.

Avantages :

Faire retrouver à la France la maîtrise de ses ressortissants. Notre pays n’échange pas ses djihadistes et ne connaît pas d’évasion massive ou d’attaques de prison aboutissant à la fuite de centaines de djihadistes. Sa liberté d’action quant à leur gestion, tant en prison qu’après leur sortie, en est considérablement accrue. La durée moyenne d’emprisonnement laisse, même en prenant en compte le scénario des remises de peine, un temps considérable aux services, intérieurs et extérieurs, pour identifier les options disponibles à leur sortie de prison. Avant que l’amalgame soit trop vite fait avec la fiche S, il est important de rappeler que cette dernière n’est qu’un outil de renseignement qui repose sur des estimations complexes. Il s’agira, ici, de surveiller des personnes déjà préalablement identifiées et condamnées. Ce qui n’est pas sans poser de nombreuses questions, mais devrait s’avérer moins problématique.

Un tel dispositif évite le déploiement de moyens considérables pour surveiller les mêmes individus, à des milliers de kilomètres, en zone de guerre ou, à minima, de grande instabilité, sans garanties de résultats. Il semble, de plus, que la France ne puisse pas compter sur les Etats-Unis pour effectuer ce travail à sa place, voire, le cas échéant, abattre nos ressortissants qui repartiraient au combat sur zone. Alors que nos moyens militaires et de renseignement extérieur sont déjà, problématique bien connue, considérablement sous tension, circonscrire le périmètre d’intervention au territoire national est un gage de contrôle, de capacité à soutenir l’effort nécessaire dans la durée, et d’accessibilité de nos institutions aux prisonniers (certains, en dépit du droit au silence, livrent des sommes considérables d’informations, précieuses dans la lutte contre l’EI). Toutes choses bien plus complexes, voire irréalisables dans les autres cas.

Enfin, garder nos ressortissants djihadistes sous la main nous prémunit, de manière relative certes, mais nous prémunit quand même, des mêmes surprises qui nous avaient saisies en 2015. L’Etat Islamique a déjà été annoncé vaincu à 2, bientôt 3 reprises. Il s’est, à chaque fois, reconstitué, et la petite organisation insurgée du désert d’Al Anbar est désormais la franchise n°1 du djihadisme sur la planète. Les conditions qui ont permis son émergence comme acteur militaire et territorial sont toujours réunies, même plus qu’hier, du fait des destructions et souffrances infligées aux populations locales ces dernières années. Dans ces conditions, laisser nos ressortissants sur place, c’est volontairement placer une épée de Damocles sur la diplomatie et les services français. Qu’on se rappelle seulement de l’argumentaire de ceux qui, entre 2011 et 2015, soutenaient que l’on pouvait, après tout, laisser partir nos ressortissants radicalisés sur place, puisqu’ils étaient « loin » et allaient « y mourir ». Ils n’y sont pas tous morts, s’y sont entraînés, endurcis, y ont recruté, y compris en France directement et enfin, planifié et exécuté des attaques contre notre pays. Combien faudra-t-il à la France de 13 novembre 2015 pour comprendre, douloureusement, la nuance entre repousser et traiter énergiquement un problème stratégique ?

 

CONCLUSION

 

Alors que le califat est déjà repassé à l’insurrection et a acquis, face à nous, un capital médiatique et politique considérable, lui permettant de s’étendre ailleurs sur la planète, il n’est pas inutile de rappeler quelques faits. Comme le souligne, là encore Wassim Nasr, la gestion de nos enfants sur place est, peut-être, le plus grand défi jeté à la France par l’EI. Certains ont déjà été, à dessein, idéologisés et entraînés pour porter le djihad en Occident. Voilà qui a de quoi, légitimement, inquiéter tous citoyens français soucieux du bien de son pays. Néanmoins :

            - Beaucoup de ces enfants sont jeunes, voire très jeunes. Leur dangerosité réelle est donc, pour l’instant, toute relative. De même, la France ne manque pas de potentiel financier, institutionnel et, surtout, humain, capable de prendre ces enfants en charge, pour peu qu’on y mette la volonté nécessaire. De nombreux pays d’Afrique, pourtant bien moins dotés que notre pays, et confrontés à des problématiques d’une ampleur sans commune mesure (500 ici contre des milliers ou dizaines de milliers), ne reculent pourtant pas pour tenter de réinsérer des enfants soldats, au parcours chaotique, dans la société. La 5ème puissance de la planète n’aurait donc pas les ressources et la volonté de gérer 500 mineurs ? Drôle de message envoyé au monde et à nos adversaires.

            - Confrontés aux mêmes problèmes, toujours dans des proportions bien supérieures, l’Allemagne et l’Italie, dans les années 50, n’ont pas massivement emprisonné ou exécuté leurs mineurs embrigadés dans les organisations de jeunesse de l’Italie fasciste ou de l’Allemagne Nazie. Ces deux pays ont fait face, prouvant que la volonté est sans doute le paramètre majeur de succès dans une telle entreprise.

La situation actuelle est décrite par le Point en ces termes : «  « Jamais personne n’a imaginé qu’il faudrait un jour rapatrier tout ce petit monde. Résultat, on est obligés de mendier des délais pour s’organiser », explique un haut fonctionnaire qui qualifie la situation de « catastrophique »[38]. Le gouvernement prétend avoir été forcé par un revirement imprévu de situation, largement dû au retrait américain. La vérité est que cette problématique n’a pas été traitée convenablement depuis plus d’un an, alors que la volatilité de la situation locale est une donnée permanente et largement commentée. Les évènements à venir vont démontrer si, oui ou non, la France va enfin prendre ses responsabilités et affronter, avec volonté et pragmatisme, son adversaire. Elle pourrait aussi, comme elle l’a déjà fait, assumer un nouveau recul de ses valeurs et des libertés publiques, comme une défaite implicite face à un ennemi qui, déterminé, avec finalement des moyens dérisoires, est désormais capable d’influencer la destinée de notre pays. Un nouveau recul qui serait, très certainement, durement sanctionné militairement, sous la forme, notamment, d’attentats sur notre sol, planifié depuis les nouvelles terres du djihad, par nos propres ressortissants, que nous aurons, par bêtise ou lâcheté, si ce n’est les deux, refusé de traiter.

Au moment où ces dernières lignes sont écrites, 13 ressortissants français vont être jugés en Irak. Ces derniers ne risquent pas, comme évoqué, la peine de mort[39]. Wassim Nasr nous rappelle, à cet égard, deux choses importantes. Ces exfiltrations vers l’Irak sont d’abord une volonté de l’Etat Islamique avant d’être une commode porte de sortie pour les Européens. De même, l’année 2014 avait vu le groupe initier une campagne « abattre les murs/clôtures », visant à la libération, par tous les moyens, de ses prisonniers. Une grande partie de son commandement, de cette époque à aujourd’hui, en était issu[40].  Parallèlement, les Britanniques viennent de perdre la trace de Shabbazz Suleman, un de leur ressortissants capturé en octobre 2017. Jugé non coupable par le groupe qui le détenait, puis libéré[41]

Alors qu’un ex candidat à l’élection présidentielle défend sur un plateau télé, sans complexes, le fait d’abandonner des mineurs français, victimes du terrorisme, en zone de guerre, la question de la perte de la bataille idéologique, justement posée par Emmanuel Domenach[42], se pose avec une douloureuse acuité. Alors que l’auteur de ces lignes évoquait, très récemment, tant le risque opérationnel, que la bassesse morale que représente le fait de condamner des enfants pour les actes de leurs parents, il s’est vu rétorquer l’apparente bêtise qu’il y aurait à risquer des vies et des moyens militaires pour récupérer ces enfants.

Et pourquoi pas ? Qu'y a t-il de plus sacré, pour une république laïque, une et indivisible, que la vie d’un enfant ? Alors que nous sommes défiés de la plus ignoble des façons, par un ennemi qui utilise des enfants comme armes humaines, peut être est-il temps, enfin, de répliquer. Démontrer au monde entier, à tous ceux qui seraient tentés de recourir au même procédé, que des Français sont encore prêts à mourir, et surtout à tuer, encore et encore, pour récupérer ne serait-ce qu’un des leurs. Voilà qui serait à la hauteur de la France éternelle (et d’une stratégie déclaratoire digne de ce nom). Une France qui n’oublierait pas les leçons d’un illustre anglais qui, alors seul, avait craché au visage de ceux qui cherchaient à asservir la personne humaine, bien conscient qu’à préférer le déshonneur à la guerre, on finit par avoir les deux. A l’heure ou tant des nôtres semblent prêts à négocier leur honneur pour une once de sécurité passagère, ou pire, quelques voix au prochain scrutin, les mots du Général de Gaulle demeurent d’une grande actualité :

« Soyons fermes, purs et fidèles ; au bout de nos peines, il y a la plus grande gloire du monde, celle des hommes qui n’ont pas cédé. »

 

Pour des analyses régulières et bien plus poussées : @SimNasr @historicoblog4 @JcBrisard @MrShelby4 @AbouDjaffar @JM_Lafon @NicolasQuenel @N_Henin @RomainCaillet @EDomenach @elise_vincent

Toutes mes excuses à ceux que j’ai oublié, ou dont j’ignore malheureusement encore l’existence.

 

Bibliographie

[1] C dans l’air, « djihadistes français, doivent-ils revenir ? », France 5, 5 janvier 2018, https://www.youtube.com/watch?v=5cAnd373TLU

[2] NASR Wassim, « Etat Islamique, le fait accompli », Plon, 2016

[3] https://www.youtube.com/watch?v=5cAnd373TLU, 15m22

[4] C dans l’air, « djihadistes, et s’ils rentraient, », France 5, 31 janvier 2019, https://www.youtube.com/watch?v=tSuoGqWJP4M, 8m24

[5] Par exemple, voir : Colonel LEGRIER François-Régis, « La Bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique, Revue de Défense Nationale, février 2019, p°65

[6] Matteo Puxton, L’Etat Islamique n’est pas vaincu, il a rebasculé dans l’insurrection, France soir, 7 février 2019, http://www.francesoir.fr/en-coop-matteo-puxton/etat-islamique-n-est-pas-vaincu-il-rebascule-dans-insurrection

[7] Op. cit.

[8] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/syrie-qui-sont-les-fds-l-alliance-anti-daesh-en-marche-pour-reprendre-raqqa_1847783.html

[9] https://www.nouvelobs.com/monde/guerre-en-syrie/20181228.OBS7730/syrie-l-armee-de-bachar-al-assad-repond-a-l-appel-a-l-aide-des-kurdes.html

[10] http://www.lefigaro.fr/international/2019/02/22/01003-20190222ARTFIG00048-200-soldats-americains-resteront-en-syrie.php

[11] Élise Vincent, dans C dans l’air, « djihadistes, et s’ils rentraient, », France 5, 31 janvier 2019, https://www.youtube.com/watch?v=tSuoGqWJP4M

[12] https://www.lepoint.fr/politique/djihadistes-francais-les-chiffres-21-02-2019-2295179_20.php

[13] https://www.france24.com/fr/20190217-etats-unis-trump-demande-europe-rapatriement-jihadistes-prisonniers-syrie-ei

[14] H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.307

[15] Ferdinand Foch, Des principes de la guerre, p.95

[16]H. Coutau-Bégarie, Traité de Stratégie, 7ème édition, p.321

[17] Idem, p.329

[18] https://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/mort-de-fabien-clain/mort-de-fabien-clain-avant-de-lancer-la-frappe-aerienne-les-services-de-renseignements-ont-mene-4-jours-de-surveillance_3200985.html

[19] https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/offensive-jihadiste-en-irak/video-assassinats-cibles-de-jihadistes-francais-hollande-avait-il-la-gachette-facile_2516077.html

[20] http://www.leparisien.fr/faits-divers/mort-de-fabien-clain-le-drone-est-l-arme-par-excellence-contre-le-terrorisme-23-02-2019-8018742.php

[21] https://www.parismatch.com/Actu/International/La-traque-des-jihadistes-1284809

[22] Michèle Bernard-Requin, dans C dans l’air, « Fabien Clain, la mort du français de Daesh ? », France 5, 22 février 2019, https://m.youtube.com/watch?v=-2uciL-PGDk

[23] http://www.francesoir.fr/actualites-monde/syrie-face-lafflux-de-deplaces-les-forces-anti-ei-en-appellent-aux-pays-concernes

[24] https://www.europe1.fr/international/syrie-les-kurdes-menacent-de-relacher-les-djihadistes-francais-de-daech-3625727

[25] Op., cit.

[26] https://www.lci.fr/terrorisme/peter-cherif-defere-apres-sa-garde-a-vue-des-buttes-chaumont-a-djibouti-itineraire-d-un-des-terroristes-le-plus-recherches-au-monde-2108138.html

[27] https://www.laprovence.com/actu/en-direct/5388457/djihadistes-notre-pays-naccepte-pas-la-peine-de-mort-nicole-belloubet.html

[28] http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/-le-djihad-mediatique-c-est-la-moitie-du-combat-comment-daech-gere-sa-propagande_49875080-7e52-11e6-9c43-d957f3b3814a/

[29] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2009/05/22/01011-20090522FILWWW00453-guantanamo-entache-l-image-des-usa.php

[30] https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Un-nouvel-otage-britannique-decapite-par-Daesh-2014-10-04-1216293

[31] https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Shir-Mohammad-Abbas-Stanikzai-diplomate-talibans-2019-02-15-1201002684

[32] https://www.nouvelobs.com/societe/terrorisme/20180711.OBS9524/terrorisme-un-rapport-senatorial-prone-la-multiplication-des-decheances-de-nationalite.html

[33] https://www.challenges.fr/politique/decheance-de-nationalite-beaucoup-de-bruit-pour-rien_40842

[34] https://www.nouvelobs.com/societe/20120329.OBS4938/alger-refuse-l-inhumation-de-mohamed-merah-sur-son-sol.html

[35] https://www.ouest-france.fr/societe/djihadistes-francais-quel-parcours-pour-les-revenants-de-syrie-6211169

[36] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2019/01/30/31003-20190130ARTFIG00109-le-rapatriement-des-djihadistes-est-la-seule-solution-pour-qu-ils-soient-neutralises.php

[37] https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/02/08/proces-de-djihadistes-en-syrie-et-en-irak-un-calcul-risque-pour-la-securite-des-francais_5253673_3224.html

[38] https://www.lepoint.fr/politique/djihadistes-francais-les-chiffres-21-02-2019-2295179_20.php

[39] https://www.google.com/amp/s/www.lejdd.fr/Societe/les-djihadistes-francais-juges-en-irak-encourent-la-peine-de-mort-mais-en-theorie-seulement-3865139.amp

[40] https://twitter.com/SimNasr/status/1100811050109288448?s=19

[41] https://www.google.com/amp/s/www.telegraph.co.uk/news/2019/02/25/british-isil-suspect-goes-missing-released-syria-amid-row-returning/amp/

[42] http://www.slate.fr/story/173640/terrorisme-djihadiste-bataille-ideologique-attentats-democratie-etat-de-droit?utm_medium=Social&utm_source=Twitter#Echobox=1550591546

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