Thales paye-t-il les frais des rapprochements européens ?

Alors que les calendriers des programmes SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) et MGCS (Main Ground Combat System) franco-allemands ont été présentés pour validation aux gouvernements des deux pays, il apparaît que Thales, le champion français de l’électronique embarquée et de la détection, fasse pour l’heure partie des grands absents du projet. Cette absence n’est pas sans rappeler les tensions autour de son implication dans le capital de Naval Group lors de la tentative de rapprochement entre le constructeur naval français et l’italien Fincantieri.

Cette absence est d’autant plus remarquable que Thales, avec un chiffre d’affaires annuel de presque 9 Md$ dont 50% liés aux programmes de défense, Thales représente à lui seul près de 25% de la BITD française, et plus de 35% de la valeur des exportations de défense françaises.

Thales développe des solutions de détection, de communication et des suites électroniques et avioniques entrant en partie en concurrence avec Airbus DS dans le programme SCAF. Avec les impératifs de partage industriel entre la France et l’Allemagne, et l’Espagne sous peu, la France devra très probablement accepter de confier à l’Allemagne les aspects de Système de Systèmes, au détriment de Thales.

Or, le programme SCAF sera, de prime abord, le seul programme de ce type pour l’industrie française pour les 40 prochaines années. Dès lors, la mise au second plan du groupe français risque d’avoir des conséquences dramatiques sur les compétences technologiques du numéro un français de la défense.

Le cas de Thales n’est pas isolé. Dans le cadre du programme MGCS de chars de combat de nouvelle génération, et du rapprochement entre Nexter et Krauss-Maffei Wegmann, toute la chaîne de sous-traitance française s’inquiète de la préférence donnée aux sous-traitants allemands.

Si l’objectif de la coopération industrielle de défense est avant tout politique, les conséquences économiques risquent d’être un poids insupportable pour l’industrie Française. Rappelons que la perte de 5000 emplois industriels génère un surcout social et budgétaire de 1 Md€ par an et menace 15.000 emplois indirects et induits. Or, du point de vue des dépenses, le gain sur le programme ne serait que de 500 m€ par an.

Comme expliqué dans cet article dédié au SCAF, la coopération internationale européenne concernant les programmes de défense est aujourd’hui construite sur de mauvais paradigmes économiques. Dans le cas du SCAF, il serait largement préférable économiquement de construire 2, voire 3 appareils différents, et autant de drones, sur la même période que celle prévue pour le SCAF aujourd’hui. Cela permettrait d’augmenter le marché adressable export, de disposer d’une gamme d’équipements plus spécialisées dans les armées, et d’optimiser les retours budgétaires au niveau des budgets d’Etats pour minimiser voire neutraliser son impact, tout en créant de nombreux emplois industriels et induits.

Cette approche économique est largement détaillée par la doctrine Défense à Valorisation Positive, qui propose, en remplaçant le pilotage de l’investissement de défense à la dépense par un pilotage au solde budgétaire, d’étendre sensiblement les moyens alloués à la Défense, tout en en réduisant l’impact sur le budget de l’Etat, et en créant de nombreux emplois (+1 million d’emplois en France pour une augmentation de 15 Md€ du budget équipement des forces).

Il devient aujourd’hui urgent de changer de paradigmes, avant que les dégâts industriels et opérationnels ne soient irréversibles en France.

 

Lire l’article en français (5 min)

http://www.opex360.com/2018/11/22/paris-et-berlin-devoilent-le-calendrier-de-leurs-projets-communs-davion-et-de-char-de-combat-du-futur/

Articles similaires

Retour en haut